
Désir de voir souffrir les autres, toutes les sortes d’autres, tout ce qui est ontiquement « autre ». Désir de voir souffrir l’Autre infiniment plus que ce qu’on souffre soi-même ou qu’on a souffert à plus petites doses. Ce désir, cette souffrance : facteurs d’équilibre instable – instable mais un équilibre. L’équilibre de la haine.
Tendance à répandre la souffrance, par toutes les formes de haines – par l’hypocrisie, par les mensonges, par le sang, par les bombes, par les assassinats d’État, par l’IA, par la faim, par l’humiliation, par les tueries massives ou ciblées, élevées au rang d’idéal politique. Pulsion absolue de faire du mal à l’échelle de l’âme humaine, et par conséquent à l’échelle de l’humanité tout entière. On y blesse la représentation du ciel et de la terre. On tue jour après jour le Dieu même que l’on prétend honorer, on l’évide et on le vide.
Faire le mal à la plus grande échelle possible, tous les jours. L’ériger en système médiatique et gouvernemental, en raison sociale, culturelle et politique. On remplit le vide en soi en faisant le vide autour de soi. On installe le vide dans la tête des foules, on verse du vide en l’autre.
Le désir de vengeance institué comme paradigme, puissant, éternel, structurant. L’inscrire avec le fer et le feu, pour toujours, dans le cœur de tous. Nouvelle et universelle fraternité des « gens de haine » ‒ la haine absolue, irrémissible, toujours et partout.
Ceux dont on détruit les villes et ceux qu’on tient en esclavage n’auront plus jamais ni passé ni avenir. Ils sont condamnés à n’emplir leur seul présent que de cette haine, cette haine qui les aide à vivre encore un peu. Il leur faut vivre, avec seulement cette haine, et le vide dans leurs pensées. Si la haine les vide, ce vide les emplit. Il n’y a plus en eux de plein, ou de plénitude. Tout en eux est plein de vide. Leur plein s’est vidé de tous les vides, et leur vide s’est empli de son propre vide.
Pour vivre encore avec ce vide, il faudrait peut-être savoir sa « suressence » (ce que le grec appelle ἐπιούσια, épiousia). Il faudrait se savoir autre que ce que l’on croit être. Il faudrait croire à l’avenir en soi du vide. Il faudrait se savoir de même essence que ce vide à venir, et le faire advenir pour soi.
Comme le gaz, la violence et la haine tendent à occuper tout espace vide, tant qu’on les laisse faire. Un gaz qui se condenserait, qui se replierait sur lui-même, et laisserait à sa place du vide, cela n’existe pas dans ce monde : ce serait contraire à la loi de l’entropie, contraire à la loi « naturelle ». Seul un Dieu par nature surnaturel peut échapper à l’entropie et se contracter jusqu’à vider le monde de sa propre présence, le vider de la moindre molécule divine. Alors, enfin vide de dieu, comme on le voit aujourd’hui, la violence et la haine remplissent l’espace comme l’air du temps. Tous les dieux ont vidé les lieux.
Restreindre le pouvoir, limiter la haine, contraindre la violence, revient à affronter la réalité du vide, pour redonner sa place au vide. Cela est contraire à la loi de la nature. La surnature, elle, ne survient que dans un vide qui se prête à la recevoir. Car la nature, on le sait, a horreur du vide. Mais la surnature ne vit que dans le vide, et ne vit que de vide. Accepter le vide en soi, ou dans le monde, c’est s’ouvrir à la surnature, et y voir l’autre et l’ailleurs que la nature. C’est se représenter le monde comme un lieu où reste peut-être une place pour le vide. C’est reconnaître ‒ et accepter l’idée ‒ que le mal fasse le vide, et que le vide alors s’emplisse ici de tout ce qui est au-delà du mal, de tout ce qui vit loin de la haine. On se tient en silence devant la plaine du vide, on observe le désert vide des vrais barbares ‒ qui ne réclament qu’une chose : que leur monde soit plein d’eux-mêmes, et vide de tous les autres. Ils ont un dieu, le « dieu des armées », le dieu de la haine, le dieu du sang, le dieu de la mort. Mais un autre dieu, un dieu nouveau renaîtra toujours du sang et de la mort. Ce dieu est un dieu du vide, un dieu avide de vide. De ce dieu vide et avide tout vide vient, et tout le vide vit. De ce vide à venir tout vivra. Le nom de ce dieu est VIDE, ou DIEV, si l’on veut : anagogie de l’anagramme.
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