(« De occultis non judicat Ecclesia. »)

Toi, qui vois les replis secrets des mondes, toi, ô Sagesse, aux yeux bandés, et à la bouche close, me les révéleras-tu ? Trouverai-je jamais ce que je cherche ici sans fin ? Ou devrais-je passer outre ce monde, pour alors le découvrir ? Me feras-tu cependant quelque signe, depuis la rive des rêves ? M’octroieras-tu quelque prémonition ? Ou me laisseras-tu à ma nostalgie inassouvie d’une réalité dévoilée, d’un monde transfiguré, d’un soleil sans ombre ? Des mystères et des secrets obscurcissent la texture de mon propre esprit. Je ne sais en interpréter l’origine. Mon esprit ne sait pas de quoi il est constitué, en réalité. Paul de Tarse, sans doute plus confiant en ses capacités, et plus assuré encore de celles de la Divinité, m’étonne par l’énoncé de certitudes assumées : « Quel homme sait ce qui se passe dans un homme, ce n’est que l’esprit de cet homme qui est en lui-même ; de même ce qui est en Dieu personne ne le sait que l’esprit de Dieui. » Demandant à différer de l’Apôtre sur ces deux points, j’arguerai pour ma part que l’esprit des hommes est incapable de savoir, et moins encore de comprendre, ce qui se passe en l’homme. De même, j’arguerai que l’esprit d’un Dieu qui se nomme lui-même : « Je serai qui je seraiii », est par essence infini et inaccompli, et qu’il n’est donc pas absolument conscient de toute l’infinité de ses propres possibles. Il est possible aussi, d’ailleurs, que tous ces secrets et ces mystères ne puissent faire l’objet que de questionnements assez fugaces, du moins si on les compare au mystère de la lumière même, qui reste le plus opaque et le plus impénétrable.
Sans doute, ces notions ‒ mystère, secret, lumière ‒ sont déjà voilées d’emblée par l’usage relâché que la langue, trop souvent, en fait. Longtemps les philosophes ont donné le sentiment que leur langue n’existait que pour cacher, ou du moins vêtir l’essence de leur pensée. Ils montrent souvent qu’ils ont bien du mal à exprimer « la chose en soi ». Cette chose, Hegel l’appela en allemand : das Ding an sich, ce qui sembla alors la révéler en partie, alors qu’il ne faisait en réalité que la recouvrir de son « soi ». Le mérite de Hegel, on ne peut le lui retirer, est d’avoir su montrer l’immanence de la pensée dans la langue, et d’avoir laissé entendre qu’elle pouvait enfin s’y manifester (du moins si l’on donne crédit à sa façon de traiter la langue allemande, pour y faire paraître obscurément des « choses » qui dans d’autres langues resteraient essentiellement inexprimables).
Un autre philosophe, Kierkegaard, un Danois influencé par la culture et la religiosité allemandes, faillit quant à lui devenir pasteur… Mais son histoire d’amour avec Régine Olsen, et ses fiançailles prématurées, qui finirent pas une rupture unilatérale, aux raisons inexpliquées, le mirent dans une situation (philosophiquement) inextricable. Il renvoya son anneau à sa fiancée, puis se morfondit longtemps dans une sorte de culpabilité ni avouée ni avouable. Il avait un grand talent, celui de savoir garder ses secrets, ainsi qu’il l’avoue lui-mêmeiii, ce qui l’autorisa à en parler souvent sans jamais rien en révéler. Il confessa publiquement sa culpabilité dans différents écrits, d’une manière plus ou moins cryptée. Ainsi, il mit souvent en scène des personnages de « pasteur », qu’il donnait en « exemple » : « Une expression abstraite [peut être] plus effective qu’une description concrète… un pasteur par exemple qui dirait : ‘Je ne connais pas ta vie, mon frère, je ne sais ce qui te tient le plus à cœur, quel est ton chagrin caché’ – tirera peut-être des larmes de celui qui ne broncherait pas, s’il lui décrivait le détail réel de son chagriniv ». Ou encore, de façon plus transparente et explicite, peut-être : « Un futur pasteur qui redoute de le devenir (à cause d’une faute…, il se cache quelque part, n’osant même pas le faire chez lui de peur d’être surpris, pour y lire le droit canon afin de voir quels péchés interdit l’Église ‒ ce passage, De occultis non judicat ecclesia) ; et cependant c’est son unique désir d’être pasteur, pour cette raison même qu’il lui semble ainsi possible de réparer un peu sa faute. Le conflit dialectique ici se pose ainsi : profite-t-il aux autres, en taisant sa faute et en cherchant à faire du bien sans bruit. Ou ne vaudrait-il pas mieux tout avouer. De occultis non judicat ecclesia pourrait bien servir de titrev. » La faute en question est, on l’a dit, sans doute, sa rupture avec Régine, précisément parce qu’il se sentait incapable de mener de front une vie maritale et une carrière de pasteur. Cet adage, De occultis non judicat ecclesia, revient à plusieurs reprises dans le Journal de Kierkegaard. Il a été forgé initialement par Jean le Teutoniquevi, grand maître de l’ordre des Dominicains au début du 13e siècle, et il signifie que l’aveu d’un crime à un confesseur ne peut en tant que tel être utilisé en cour de justice, et entraîner de condamnation pénale. Le secret de la confession est garanti par l’Église, quel que soit le crime commis. Seul l’aveu judiciaire du coupable, ou la mise en œuvre d’une procédure inquisitoire avec production de preuves, permettrait d’infliger une peine, mais un confesseur ne peut en aucun cas se muer en juge, ou se faire dénonciateur. Mais que se passe-t-il quand le coupable, le confesseur et le juge ne sont qu’une seule et même personne, et que cette personne est, de plus, « philosophe » ? Il se passe de curieuses choses, au moins dans le cas de Kierkegaard. D’abord il y a le sentiment corrosif d’une « corruption » qui le dévore. « Il y a une corruption extérieure qui saute aux yeux de tous – mais il y en a une intérieure qui ronge en secret les forces de l’âmevii. » Kierkegaard se cache (fort peu), dans le secret tout relatif de son Journal, à travers des sortes de fiction. « Un homme, qui longtemps a vécu en cachant un secret, devient fou. En dépit de sa démence, son âme maintient quand même sa dissimulation. Il guérit de sa folie, il n’a rien trahi. Ne serait-ce pas là un bon génie qui l’a aidé à garder son secretviii ? » Il cherche sans doute à se justifier, même s’il sait en son for intérieur, qu’il est loin de ce qu’il vise vraiment. « La connaissance qui mène à la béatitude, comme la béatitude qui mène à connaître le vrai me demeurent encore cachéesix. » Il faut reconnaître une chose : en lui, tout semble à nu, rien n’est voilé, la foule des divertissements lui est absente. Il n’y a pas en son esprit ces coins et recoins où la conscience trouve à se cacher, en se resserrant sur elle-même. « Où me cacherais-je à ta vue ? » semble-t-il toujours se demander. Se cacher est vain, il le sait ; ce qui lui importe c’est de se taire. Lui qui a quitté l’amour pour sauver son âme, invente cet apologue inversé : « L’Amour en quittant Psyché lui dit : ‘Tu seras mère d’un enfant qui sera fils des dieux, si tu te tais ; mais seulement un homme, si tu trahis le secret.’ ‒ Tous ceux qui savent se taire deviennent des fils des dieux ; car c’est en se taisant que naît la conscience de notre origine divine.x » Il faut se taire, non seulement parce qu’ainsi on prend conscience de son origine divine, mais aussi parce qu’alors tout est alors possible. « Oserai-je taire la faute ? Mais comment oser, moi, la dénoncer ? Si Dieu veut la rendre publique, il le peut bien lui-même, et de s’accuser ainsi n’est-ce donc pas aussi jouer à la providence ? Aujourd’hui un souvenir m’est passé devant les yeux, accusateur. Eh bien, si cette accusation survenait ! Je pourrais m’en aller loin, loin d’ici, vivre en pays étranger une vie nouvelle, loin du souvenir, loin de toute possibilité qu’elle devînt publique. Je pourrais vivre caché. Non ! J’ai à rester à mon poste, sans rien changer à ma conduite, sans la moindre mesure de prudence, en remettant tout à Dieu. Quelle possibilité terrible on a de se développer, à rester ainsi sans bouger, quand on n’a jamais été qu’à l’école du possiblexi ! »
Si l’Église ne juge pas ce qui est secret, c’est que c’est Dieu seul qui juge : « Ici on pourrait aussi se servir du dicton allemand : Gott rich’t, wenn niemand sprichtxii (c’est-à-dire quand tous se taisent, sans qu’aucun ait l’idée d’accuser, quand on ne soupçonne même pas la menace d’une plainte, ou que l’accusateur est un mort)xiii . » Admettons. Mais pour la bonne règle, tout jugement doit être rendu public. Si tous les secrets sont un jour jugés, ils seront alors aussi rendus publics. C’est donc le concept même de secret qui perd son essence, du moins dans l’éternité. Est-ce là une bonne nouvelle? Pour le dire, il faudrait que Dieu se jugeât lui-même.
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i1 Cor 2,11
iiCf. Ex 3, 14. Dans l’original hébreu : « Ehyeh acher ehyeh ». Dieu emploie donc le verbe « être » à l’inaccompli, pour se définir lui-même.
iii « Je suis bon à recevoir des secrets, je les oublie en effet aussi vite qu’on me les dit. » Sœren Kierkegaard. Journal (1834-1846), II A 565. Gallimard, 1942, p. 98. [Il les oublie, peut-être, sauf les siens, naturellement.]
ivSœren Kierkegaard. Journal (1834-1846), VI A 115, p. 243
vIbid. VI A 55. Gallimard, 1942, p. 235. Voir aussi, Ibid. VII A 6 p. 248 et VII A 21 p. 251
viJohannes von Wildeshausen, appelé également Johannes Teutonicus (Jean le Teutonique), né vers 1180 dans la principauté de Brême et mort le 4 novembre 1252 à Strasbourg, est le quatrième maître de l’Ordre des Frères Prêcheurs.
viiIbid., III A 139, p. 131
viiiIbid. IV A 68, p. 163
ixIbid. III A 44, p. 116
xIbid. IV A 28, p. 158
xiSœren Kierkegaard. Journal (1834-1846), VII A 6 . Gallimard, 1942, p. 248.
xii« Dieu juge, même si personne ne parle »
xiiiIbid. VII A 7, p. 249
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