La conscience et le clou


La vie de la conscience est ‒ dans une certaine mesure ‒ liée à celle du corps  ; il y a contiguïté, proximité, interaction, solidarité même, entre l’une et l’autre, mais sans plus. Le cérébral ne résume pas la conscience ni ne la circonscrit. Si l’on comparait la conscience, dans la totalité de ses états, à un iceberg, flottant dans des eaux noires et profondes, le cerveau et ses « pensées » n’en constitueraient jamais qu’une pointe émergée. Depuis la nuit des temps, bien d’autres métaphores ont été utilisées pour décrire le rapport de la conscience au corps, celle du pilote sur son navire, ou du cavalier sur sa monture. Mais la métaphore du pilotage ou de la monte n’épuise évidemment pas la question de la nature de leur union. De façon plus ambiguë, on a aussi pu comparer le lien entre la conscience et le corps à celui de la lumière et de l’ombre. Platon, inversant les vues habituelles, fait du corps un vêtement tissé par l’âme, qui en serait donc la tisserandei. Bergson, reprenant la métaphore du vêtement, mais en la renversant à nouveau, a comparé la conscience à une veste accrochée au clou que serait le corpsii. Filant cette métaphore, il en tire toutes sortes de conséquences : le vêtement tombe si le clou est mal planté, ou s’il vacille. Son tissu se troue si la tête du clou est trop pointueiii. Il note aussi la dissemblance de forme et de nature entre le clou et la veste, pour en tirer une conclusion plus métaphysique. Le clou n’est pas une image ou une copie de la veste. Il n’est qu’un objet circonstanciel, un soutien provisoire, utile pendant quelque temps. De même, si la conscience est « accrochée » au cerveau, ce dernier n’en est pas une représentation. La conscience n’est pas non plus une fonction du cerveau, ni n’en est une émanation. Sans doute celui-ci nourrit celle-là, l’entretient, la fait croître en quelque manière, mais la conscience et le cerveau ne sont pas de même nature, ni de même essence. Le cerveau est composé de neurones, de synapses, de cellules gliales. Il est traversé d’orages électriques, inondé de pluies hormonales et illuminé de lumières biochimiques. Mais la conscience, avec son unicité, sa singularité, sa personnalité, son immatérialité, son apparition inexplicable dans ce monde, ne peut certes pas être de nature électrique, hormonale, biochimique ou simplement matérielle. Quelle est donc la nature de la relation entre la conscience et le cerveau ? Il faut commencer par considérer l’immense distance qui les sépare. « Il y a infiniment plus, dans une conscience humaine, que dans le cerveau correspondantiv. » La vie de l’esprit déborde de toutes parts la vie du cerveauv. On peut accepter la vue selon laquelle le cerveau constitue un point d’insertion de l’esprit ou de la conscience dans la matière. Le cerveau assure à tout instant l’adaptation de l’esprit aux événements, aux circonstances, il maintient l’esprit en contact avec les réalités ; mais il n’est pas l’organe de la pensée, ni des sentiments, et moins encore de la conscience. Le rôle du cerveau est de s’assurer que la conscience, le sentiment et la pensée restent, dans la mesure du possible, en phase avec la vie réelle, afin de rester capables d’action et d’adaptation. « Le cerveau est l’organe de l’attention à la vievi. » Si cette distance entre le cerveau et la conscience est avérée, et si les souvenirs ne sont pas emmagasinés par le cerveau, où se conservent-ils ? – se demande Bergson. « Je dirai alors tout bonnement qu’ils sont dans l’esprit […] Je n’évoque pas une entité mystérieuse, je m’en tiens à l’observation, car il n’y a rien de plus immédiatement donné, rien de plus évidemment réel que la conscience, et l’esprit humain est la conscience même. Or conscience signifie avant tout mémoire.[…] Je crois bien que notre vie intérieure tout entière est quelque chose comme une phrase semée de virgules, mais nulle part coupée par des points. Et je crois par conséquent aussi que notre passé tout entier est là, subconscient ‒ je veux dire présent à nous de telle manière que notre conscience, pour en avoir la révélation, n’ait pas besoin de sortir d’elle-même ni de rien s’adjoindre d’étranger : elle n’a, pour apercevoir distinctement tout ce qu’elle renferme ou plutôt tout ce qu’elle est, qu’à écarter un obstacle, à soulever un voile. Vivre, pour l’esprit, c’est essentiellement se concentrer sur l’acte à accomplir. Tel est le rôle du cerveau dans l’opération de la mémoire : il ne sert pas à conserver le passé, mais à le masquer d’abord, puis à en laisser transparaître ce qui est pratiquement utile. Et tel est aussi le rôle du cerveau vis-à-vis de l’esprit en généralvii. »

De cela on peut inférer que la conscience est en essence indépendante du corps. Elle est donc incorporelle, immatérielle, et par conséquent, elle au aussi de bonnes chances d’être éternelle.

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iPlaton. Phédon, 87 b

iiLa métaphore du « clou » évoque irrésistiblement l’idée de Descartes faisant l’hypothèse que l’âme est accrochée au corps précisément à l’endroit de la glande pinéale. Dans son traité Les Passions de l’âme  (1649), René Descartes, voulant éclaircir le problème de l’interaction corps-esprit, a introduire la notion des « esprits-animaux ». Il propose de considérer le rôle central de la glande pinéale (ou épiphyse). Pour lui, l’âme n’est pas située dans telle ou telle partie du corps mais jointe à tout le corps par l’intermédiaire de cette glande pinéale. Ce pourquoi « on ne saurait concevoir la moitié ou le tiers d’une âme ni quelle étendue elle occupe ». Néanmoins il existe une partie du corps où l’âme « exerce ses fonctions plus particulièrement qu’en toutes les autres » : la glande pinéale, une petite glande située au centre du cerveau, placée de telle sorte que  « les moindres changements qui arrivent au cours des esprits peuvent beaucoup pour changer les mouvements de cette glande ».

iiiCf. Henri Bergson. L’Énergie spirituelle. PUF, 1962, p. 36-37

ivIbid. Voir aussi Henri Bergson, Matière et mémoire, Paris, 1896, Ch. 2 et 3

vIbid. « L’activité cérébrale ne répond qu’à une infime partie de l’activité mentale. C’est dire aussi que la vie de l’esprit ne peut pas être un effet de la vie du corps, que tout se passe au contraire comme si le corps était simplement utilisé par l’esprit, et que dès lors nous n’avons aucune raison de supposer que le corps et l’esprit soient inséparablement liés d’un à l’autre.

viIbid. Bergson note qu’une légère modification de la substance cérébrale suffit pour que l’esprit tout entier paraisse atteint. L’esprit perd alors contact avec l’ensemble des choses matérielles qui l’environne et sur lesquelles il s’appuie, il sent la réalité se dérober sous lui, titube, est pris de vertige.

viiIbid.

3 réflexions sur “La conscience et le clou

  1. Pour Antonio Damasio, vulgarisateur de la recherche en neurobiologie, non seulement la conscience est intimement liée au corps mais elle en est le prolongement ou la sécrétion. Elle naît de l’interaction toujours plus complexe entre les récepteurs sensoriels et le cerveau. La conscience est fondée sur les émotions qui sont en lien direct avec le système nerveux et neuroendocrinien. On ne peut pas prétendre que « [l’]apparition inexplicable [de la conscience] dans ce monde, ne peut certes pas être de nature électrique, hormonale, biochimique ou simplement matérielle », sans expliquer concrètement pourquoi cela devrait être impossible. L’évolution des espèces – et donc celle du système neurobiologique à travers elles – permet aujourd’hui de penser l’émergence de réalités physiologiques et psychologiques nouvelles à partir d’un matériau organique précédemment plus simple. Ma question est la suivante : peut-on encore penser la métaphysique au XXIᵉ siècle, sans accepter d’écouter d’abord ce que les neurosciences disent déjà de la pensée et de la conscience ? (Je ne dis pas qu’aucune métaphysique n’est possible, mais simplement qu’il faudra peut-être en repousser les définitions et les concepts.) Si vous ne l’avez pas déjà lu, je vous conseille _L’Erreur de Descartes_ d’Antonio Damasio, qui est une introduction accessible au grand public.

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  2. J’ai lu les livres de Damasio et je n’en accepte pas l’idéologie sous-jacente, essentiellement matérialiste. Le fait que la plupart des neuroscientifiques contemporains partent du même a priori n’ébranle pas ma conviction profonde de « l’erreur matérialiste ». Descartes n’est qu’un des noms parmi toute une litanie de philosophes, dont beaucoup apparaissent cités dans l’un ou l’autre de mes blogs, et que l’on pourrait qualifier de non-materialistes. Étant moi-même de formation scientifique, je n’ai rien contre les avancées scientifiques, mais ayant aussi un intérêt pour l’épistémologie, je vois la nécessité d’interroger le sens proprement philosophique des résultats de la ‘science », dont je vois la nécessité de les limiter à leur seule sphère de validité, celle de l’observation empirique. Je n’ai pas de mépris pour Damasio, mais je range ses idée matérialistes dans une case, parmi bien d’autres, et je continue de lire d’autres auteurs qui me semblent plus proches de la réalité réelle, comme Thalès, Parménide, Platon, Descartes (eh! oui!), Kant, Hegel, Schelling, Jung, Heidegger, sans compter bien sûr les représentants des grandes traditions spirituelles mondiales.

    Les camps sont donc assez bien marqués – depuis au moins 5500 ans, entre les matérialistes et tous ceux qui ont l’intuition d’un ordre de complexité et de vérité qui ne se réduit pas à la seule matière. J’ai choisi mon camp, pour plusieurs raisons, pour moi intellectuellement dirimantes, et dont ce blog cherche à illustrer et explorer divers aspects.

    Il n’est pas inutile enfin de rappeler que le « matérialisme », dans son ensemble, a été épistémologiquement fort secoué par les résultats théoriques et expérimentaux des théories quantiques (voir plusieurs de mes blogs à ce sujet, notamment autour des idées de Wolfgang Pauli et de David Bohm).

    Dans ce débat pluridisciplinaire et plurimillénaire , j’accorde donc, pour ma part, très peu de crédit aux thèses de Damasio dont j’estime qu’elles ont été largement médiatisées non pour leur valeur intrinsèque mais parce qu’elles flattent le goût du jour. Or il se trouve que sur beaucoup de plans, et pour des raisons qui m’appartiennent, je ne partage pas le goût du jour.

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    • Le goût du jour me semble plutôt être la tentation très à la mode de sortir la carte joker de la mécanique quantique, d’autant plus efficace, en tant que deus ex machina, qu’on n’en maîtrise pas les limites. Ce que vous appelez le goût du jour, en revanche, c’est peut-être tout simplement le début d’un consensus scientifique qui s’épaissit à mesure que sa probabilité augmente.

      Il n’y a plus beaucoup de vrais matérialistes au sens propre. Le physicalisme permet déjà de mieux englober ce que l’homme commence à comprendre de son environnement. La physis n’est pas seulement de la matière. Et de fait, des mouvements, des ondes, de l’électricité, des sécrétions de pensée, portent l’existence du réel au-delà d’une matière au sens classique. Je souligne votre adjectif : « expérimentaux » ; l’observation, même à l’échelle quantique, n’est jamais extérieure au monde phénoménal.

      Ça ne change donc précisément pas le fait que l’observable est déjà suffisant pour comprendre l’éclosion d’une proto-conscience chez les êtres vivants, puis d’une conscience dans le règne animal et plus développée encore chez les vertébrés. Et précisément pour des raisons circonstancielles et désormais circonstanciées. La conscience naît à l’échelle biologique. Vouloir à tout prix la voir à d’autres échelles, c’est commettre une forme d’anthropomorphisme : naguère voulions-nous voir des formes et des passions humaines sur l’Olympe et aujourd’hui nous cherchons à calquer les structures du cosmos sur notre propre pensée.

      J’ai l’impression de mon côté, que le dialogue meurt lorsqu’on s’enferme dans une bulle en refusant l’étude du phénomène, ou simplement de laisser cette étude questionner nos précédentes convictions (alors qu’elle aurait pu les enrichir peut-être, en les obligeant à se repositionner – chez moi, ce repositionnement s’appelle Fazang, Héraclite ou Spinoza, qui cherchent chacun à sa façon, à congédier un dualisme qui selon moi, n’est plus tenable). Si les deux faces ne se rencontrent jamais et si l’on refuse de se mettre à l’écoute des seuls domaines dans lesquels la question a été travaillée sans opinion – c’est-à-dire avec méthode et sans foi ni idéologie – il me paraît difficile de prétendre pouvoir clore la question mieux que ceux qui l’étudient concrètement depuis deux siècles, en ostracisant précisément les seules données les plus objectives que l’on ait, comme pour pouvoir se tailler une conviction à sa mesure, en étouffant tout ce qui risquerait de déstabiliser le résultat d’une équation déjà décidé. Pour mon humble regard, ça ressemble beaucoup à la fossilisation d’une opinion qui se prétend éternelle et supérieure.

      Merci d’avoir eu la générosité de répondre. Merci aussi pour vos textes.

      Bonne suite et que Dionysos vous garde.

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