La puissance du sang et la haine de soi


« Sang » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

« L’allégresse du sang, la douceur des fruits du sang.

Plongez-vous-y et noyez-y votre propre volonté, sinon vous seriez un infidèle.

Noyez-vous dans le sang, baignez-vous dans le sang, et enivrez-vous de sang, et rassasiez-vous de sang, et revêtez-vous de sang.

Lavez ces yeux de sang.

Devenez reconnaissant dans le sang.

Puisez la justice dans le sang, avec les yeux de l’intelligence, voyez-la dans le sang.

Dans la chaleur du sang dissipez la tiédeur, et que dans la lumière du sang précipitent les ténèbres.

Je veux me vêtir de sang.

Moi, je veux du sang, et c ‘est dans le sang que je satisferai mon âme.

Je veux avoir le sang pour compagnon. Ainsi je trouverai le sang et les créatures, je boirai leur affection et leur amour dans le sang. Ainsi en pleine guerre je goûterai la paix, dans l’amertume, la douceur.

Plongez-vous dans le sang et réjouissez-vous, car moi, je me réjouis dans la sainte haine de moi-mêmei. »

… A lire ces lignes, écrites il y a sept cent ans, je pense à tous ceux qui font aujourd’hui couler le sang, et qui s’en réjouissent, et qui ne savent même pas qu’ils se haïssent eux-mêmes d’une haine infinie, et qui ne finira pas.

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iCatherine de Sienne. Lettre CII. A Raymond de Capoue. Trad. Louis-Paul Guigues. Seuil, 1953, p. 843-845

6 réflexions sur “La puissance du sang et la haine de soi

  1. Bonsoir Philippe,

    Il me semble qu’il existe différents niveaux de lecture. Chacun nous voyons et percevons le monde selon le reflet de notre « miroir intérieur ». Il n’est d’absoluité qu’en l’Absoluité. Comme l’expérience vive de la vie peut être singulière sans être exclusive pour autant ! Le caractère sacré du sang, ce regard porté sur nous même à travers la vision sacrificielle de notre « égo » est sans doute, pour certains, une nécessité rituelle. Avant de parvenir à la mort de notre « moi », voile conséquent et obturateur de la conscience plénière, ne sommes-nous pas face à la nécessité spirituelle d’un sacrifice ? C’est ainsi, en dépassant l’énormité du sang répandu, il est une sagesse du Divin que nous méconnaissons bel et bien. Se haïr est un bien trop grand mot. Quant à ceux qui répandent le sang humain sans raison autre que celle de l’avidité et de l’arrogance, ne sont-ils pas véritablement dans la haine d’eux-mêmes ?

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    • Bonjour Béatrice, merci pour votre commentaire. L’expression « sainte haine de soi  » appartient en propre à Catherine de Sienne, et je ne sais pas, à vrai dire, combien de niveaux d’interprétation cette expression ambiguë peut justifier. Quant à son obsession du sang, elle se retrouve dans quelques autres de ses lettres, mais aussi dans son Traité de l’oraison, par exemple au chapitre 75: « C’est le sang qui, dans l’absolution, gicle sur le visage de l’âme »…

      Il m’a semblé qu’au-delà du rapprochement fait par Catherine de Sienne entre le versement du sang et la sainte haine de soi, on pouvait réfléchir à l’application de ce rapprochement dans d’autres contextes, par exemple dans le cadre de la guerre actuelle à Gaza, particulièrement cruelle, implacable, et de plus dominée (ouvertement ou implicitement) par des inspirations quasi-messianiques, où ne manquent ni le versement abondant du sang ni les haines, que ce soient des haines de l’autre en tant qu’autre ou des formes inconscientes ou internalisées de haines de soi. Cette sorte-là de haine de soi a déjà été théorisée par Freud, en particulier dans son livre sur Moïse et le monothéisme, livre dans lequel il osa affirmer que Moïse a été mis à mort par son propre peuple. Cette hypothèse (particulièrement audacieuse) ne fait d’ailleurs que reprendre, au niveau purement psychanalytique, la question (à la fois théologique, historique, et métaphysique) du meurtre du Messie par son « peuple ». Et là, je ne fais pas seulement référence au destin spécifique du rabbin Yehoshuah de Nazareth, mais à celui d’autres « sauveurs », comme Osiris ou Dionysos, ou encore au destin du Dieu suprême créateur des mondes, Prajapati.

      La récurrence du thème du sang divin versé par les hommes en fait un thème universel, qui aujourd’hui encore, montre son caractère paradigmatique.

      Qu’un peuple « sacrifie » son prophète, son Messie, ou bien d’autres peuples, et cela au nom d’une « mission divine » est non seulement un oxymore, mais aussi une pierre de touche et une pierre de fondation.

      Sur ces trois plans: l' »oxymore » (et donc la profonde contradiction des moyens et des fins à long terme), la « pierre de touche » (et donc le fait qu’à la fin, il faudra élucider l’idée exprimée sous cette forme: « Tuez-les tous et Dieu reconnaîtra les siens », bien que cette formule d’Arnaud Amalric, abbé de Cîteaux, archevêque de Narbonne ait été employée dans un autre contexte, celui de l’extermination des Cathares), et la « pierre de fondation » (en l’occurrence une pierre noyée dans le sang des innocents, bien plus abondant que celui des coupables), la véritable réflexion n’a pas encore commencé, quant aux implications à long terme de la « radhyation de Gaza » (Cf. mon article https://metaxu.org/2024/05/04/genocide/).

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      • Merci beaucoup, Philippe, pour votre réponse étudiée et minutieuse.

        Je vais prendre le temps de lire votre article cité.

        Il me souvient ce livre, lu, il y a quelques temps : La doctrine du sacrifice d’Ananda K. Coomaraswamy, lecture très significative. Il m’apparaît clairement que les événements actuels, ou passés, révèle les choix caïnesques de l’homme, une orientation menant à une autophagie de plus en plus marquée. Quant à la « doctrine du sang », dont la racine sémitique est DAM, Adam, (Le mot « sang » se traduit en hébreu par « דם ». Le mot « adam » signifie « homme » en hébreu, mais on entend aussi « dam », qui signifie « sang » et « adom » qui signifie « rouge », sans oublier la possibilité d’y voir la larme, DAM’A qui nous mène à l’Eau primordiale), l’on serait tenté par une lecture bien plus métaphysique qui nous ramènerait à l’origine de l’homme. Je ne vais pas m’étendre là-dessus, et pourtant quelle réflexion riche et féconde que cette approche !

        Ce que l’homme ne peut vivre en lui-même devient une externalisation des véritables combats intérieurs qu’il aurait dû mener. La Voie coupée du Céleste est une parodie du cheminement spirituel et religieux. Une autre lecture et référence : Temple et contemplation d’Henri Corbin. Un chef d’œuvre métaphysique ! Une somme intègre de connaissances ! Une merveille !

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