Se coucher, se lever et se dépasser


« Élévation » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Aux métaphores de l’« éveil » et du « sommeil », jadis utilisées par Héraclitei, je préfère celles du « lever » et du « coucher ». Plus objectives que subjectives, plus corporelles que spirituelles, elles siéent mieux au matérialisme de notre temps, ce me semble.

A l’image de ceux qui « se lèvent », est attaché subliminalement l’espoir de découvrir, non un monde de ténèbres, mais un univers « un », et par conséquent « commun », permettant d’agir et de réagir à l’intérieur de cette « unité commune ». Mais pour chacun de ceux qui « restent couchés », il n’y a d’autre perspective que de se tourner vers soi-même, et de tenter de trouver le sommeil.

Le mot « univers » (en latin, universum) dénote étymologiquement l’idée d’unité, avec en sus une nuance très particulière, qu’il convient de méditer : uni-versus signifie littéralement « ce qui est tourné (versus) tout entier (unus) vers, ou ce qui se tourne d’un seul (unus) élan vers…ii ». De ce point de vue, l’unité de l’universum n’est pas donnée a priori, mais se réalise dans le fait de se tourner vers quelque chose. L’univers n’est pas « un » en tant que tel, il ne se constitue comme « unité » que par son mouvement même ‒ et à la condition que ce mouvement soit dirigé vers quelque fin, dont on peut espérer qu’une fois atteinte, elle permette une unité que l’universum ne possède pas encore. Ceux qui « se lèvent », donc, ne se tiennent pas seulement debout, ils se mettent aussi en mouvement « vers » quelque chose qui doit faire partie de la fin vers laquelle l’univers tout entier (unum) se tourne (versus), lui aussi.

En revanche, ceux qui « restent couchés » ne se tournent pas vers quelque chose. Héraclite dit qu’ils se détournent, ou qu’ils se tournent en sens contraire du mouvement de l’universiii. De plus, au lieu d’aller vers quelque but commun, ils se détournent vers leur seul soi.

Comme on le voit, le couple de mots lever / coucher est loin de n’évoquer qu’une simple opposition entre un mouvement dynamique et un repos statique. Il ouvre en réalité une double perspective ‒ politique et eschatologique. Politique, en tant que s’opposent « tous ceux qui se lèvent » (et qui forment alors l’unité en puissance d’une polis à mettre en œuvre) et tous les autres, « ceux qui restent couchés », ceux qui se détournent de toute fin « commune » et s’enferment dans leur moi propre. Eschatologique, en tant que « ceux qui se lèvent » participent par le fait même de « se lever » à l’unité transcendantale de l’universum, alors que « ceux qui restent couchés » ne cherchent d’autres fins qu’eux-mêmes, et n’ont que faire de l’univers.

Un troisième mot mérite maintenant d’être ici considérer: le mot dépasser. Les oppositions binaires rester / aller, ou se coucher / se lever, sont certes évocatrices mais, somme toute, restent binaires. Ouvrant davantage le champ du possible, le verbe dépasser, venant comme troisième terme, après rester et aller, ajoute un sens de rupture, une idée de coupure radicale, de progression « hors de » tout état précédent. Il représente une sorte de saut sémantique, dépassant à la fois ceux qui restent et ceux qui vont. En latin, dépasser se dit transcendere. Il se trouve que le verbe transcendere a aussi donné en français le verbe transcender, au sens beaucoup plus « lourd », ou même métaphysique ; mais en latin, transcendere traduit une situation physique banale : un homme qui va, dépasse nécessairement le lieu où il se trouve actuellement pour aller vers un autre lieu, situé un peu plus loin. Cette image toute simple peut cependant devenir une métaphore beaucoup plus puissante, lorsqu’on l’applique non plus au corps qui va, mais à l’esprit, qui lui aussi, d’une certaine manière, va, mais là où il veut. D’où la question : quand l’esprit se dépasse, que se passe-t-il en lui et où va-t-il ? Comment décrire ce nouveau mouvement, et ce nouveau dépassement ? Écart ? Égarement ? Errement ? Saut ? Sursaut ? Bond ? Élan ? Effort ? Essai ? Essor ? Envol ? Envolée ? Vol ? Élévation ? Sait-il d’ailleurs ce qu’il se passe en lui, quand il se dépasse ?

Tout esprit qui se pense lui-même se juge aussi à chaque instant, pour aussitôt refouler cette évaluation, s’il veut passer vers l’avant, pour se dépasser. L’esprit ne veut pas être jugé sur son passé, qu’il veut dépasser, mais il veut surtout se surpasser ; il veut seulement juger, comme en passant, si, le moment venu, et après tous les temps passés et dépassés, il devra être jugé, en bien, en mal ou autrement encore. Faute de réponse assurée, il lui faut surtout aller de l’avant, et continuer de passer à autre chose, à défaut de pouvoir toujours se dépasser lui-même, c’est-à-dire de se transcender…

Qu’est-ce que signifie réellement se transcender ? Ce verbe, nettement séparé de toute acception physique, désigne à la fois l’essence du mouvement d’un sujet qui se dépasse, l’instauration d’une distance par rapport un état antérieur, désormais dépassé, et la mise en branle d’un mouvement radical (c’est-à-dire déracinant) vers un état nouveau, un état que l’on ne peut décrire a priori que comme incarnant un dépassement de tout ce qu’il est jugé nécessaire de dépasser… Ce nouvel état ne préjuge rien de ce qui pourrait d’ailleurs s’ensuivre, à savoir, de nouveaux sauts vers l’avant, de nouvelles élévations vers le haut, ou d’impromptues bifurcations vers des ailleurs.

Le sujet conscient se sait se dépassant. Il peut alors se dire : « Je suis à la fois moi, et aussi mon dépassement ; mon moi comme dépassable, et aussi mon moi encore non atteint, mon moi lointain, encore hors de portée. Je suis mon moi et tous ses écarts vers l’avant, vers l’arrière et par rapport à tous les moi présents en moi-même, tous ces présents qui se succèdent. » Après une petite pause, le sujet conscient continue de se dire, sur sa lancée : « Je pourrais, en théorie, être un moi infiniment autre… même si je ne suis que le même moi… car même ce même, je peux en changer le sens, la direction et la fin. »

En chaque moment de conscience sont enfouis des monceaux immenses de faits inconscients, les uns oubliés à jamais, les autres affleurant, d’autres encore suppliant, requérant ou exigeant de revenir à la surface. Il y a d’infinis degrés d’idées dans la conscience et de multiples sortes de cécités, comme il y a de très nombreux degrés d’inconscience et de conscience. L’homme, s’il pouvait atteindre à une connaissance extrême de soi, pourrait-il être encore le moi ou même le soi qu’il croit représenter ? Ne voudrait-il pas dépasser ce moi ou ce soi eux aussi ? Connaître son propre être, ce n’est pas être encore soi, au plein sens du mot. Et être, ce n’est pas non plus connaître pleinement qui on est. Nul être n’est seulement ce qu’il est ; et nul être, non plus, n’est seulement ce qu’il connaît de lui-même.

On ne peut jamais expliquer, c’est-à-dire déplier, la conscience au moyen de tout ce qui n’est pas en elle encore expliqué ou déplié (et qui reste inconscient). L’inconscient est ce qui a pris le pli de se replier, tout ce qui en moi se plie sur soi, en soi, tout ce qui s’y enroule, s’y enfonce ; et sur ce « fond », finalement se fonde, se fixe, mais pour s’en arracher alors, toujours à nouveau.

La pluralité de ses apparences ne représente donc pas la conscience en soi. La singularité du moi ne la signifie pas non plus. En revanche leur intrication approche et simule davantage son mouvement propre. L’un et le multiple, en elle, ont tout intérêt à se considérer mutuellement, et non à s’ignorer respectivement. La multiplicité promet des espèces d’infinités à partir de l’un germinatif, et cela même si cet un reste tourné inlassablement vers son obscur.

_______________________

iCf. Fragment D.K. 89 de Héraclite : «Pour les éveillés, il y a un monde un et commun. Mais parmi ceux qui dorment, chacun s’en détourne vers le sien propre » (Traduction de Jean-Paul Dumont. Les Présocratiques, La Pléiade, 1988, p. 166). Le texte grec donne : « τοῖς ἐγρηγορόσιν ἕνα καὶ κοινὸν κόσμον εἶναι, τῶν δὲ κοιμωμένων ἕκαστον εἰς ἴδιον ἀποστρέφεσθαι. »

iiCf. A. Ernout et A.Meillet. Dictionnaire étymologique de la langue latine.

iiiLe verbe utilisé par Héraclite dans le fragment 89 est ἀποστρέφεσθαι, apostréphesthaï, « se tourner en sens contraire, retourner, se détourner ».

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.