
D’un être « absolu » — un être « divin » par exemple — s’étalant sans fin dans sa propre éternité, et se mouvant sans cesse dans un temps infini, peut-on dire qu’il soit « absolument conscient » ? Il faut répondre à cette question par la négative, pour la raison suivante. Un être infini, s’il dispose d’une « conscience », celle-ci sera elle-même censée être « infinie » a priori. Elle ne pourra donc jamais se concentrer tout entière sur « elle-même », se ramasser en un seul « point », puisque étant associée à un être infini, elle est en quelque sorte infiniment dispersée dans l’infini de cet être. Si elle avait effectivement conscience de cet « infini », alors cela équivaudrait à limiter cet infini même, ce qui serait contradictoire. Une prise de conscience de l’« infini » est un oxymore, car si la conscience « saisissait » l’infini, cela reviendrait à le réduire par la « prise de conscience » qui en serait faite. Une conscience qui serait censée être « infinie » ne pourrait donc jamais véritablement prendre conscience d’elle-même, prendre conscience de la nature infinie de sa propre conscience, car toute « prise de conscience » reviendrait a posteriori à contredire son infinité supposée. Une conscience « infinie » serait, par définition, toujours « au-delà » du moment où elle tenterait de faire une pause réflexive, afin de prendre conscience d’elle-même en tant qu’être infini, serait-ce que fugacement. Étant essentiellement infinie, elle ne serait pas en mesure de s’arrêter sur une pensée immédiate et globale de son Soi (qui est, en soi, infini). La conscience d’un Soi infini, si elle existait réellement, ne pourrait qu’être littéralement infinie, et en conséquence, elle ne pourrait pas se mettre à quelque distance de cet infini qui l’enveloppe de toutes parts. Elle ne pourrait pas se mettre à distance de son Soi, et se concentrer en conscience, en quelque lieu extérieur à ce Soi, pour en prendre précisément conscience, et pour l’observer en tant que tel.
Par contraste, une conscience humaine (une conscience non divine, donc) fonde sa singularité, son unicité, et sa conscience même, sur sa capacité à prendre quelque distance par rapport à soi. Cela lui est possible, parce que sa conscience n’est pas infinie. Elle est en fait a priori limitée de toutes parts. Elle est environnée d’inconscient (son propre inconscient et l’inconscient collectif). Elle n’a aucune conscience de ce qui a permis son éclosion, son émergence à la conscience, et elle n’a aucune conscience non plus de ce qui l’attend après la mort (sera-ce un anéantissement total, ou une survie, au moins partielle ?). Mais, parce que la conscience humaine peut se retirer du flot continu de ses pensées, de ses sentiments et de ses sensations, parce qu’elle est en mesure de s’en séparer, de s’en détacher, elle peut ainsi « prendre conscience » du fait qu’elle est « consciente ». Toute conscience humaine est fondée sur ce détachement qu’elle opère par rapport à elle-même. Mais un être éternel, infini, divin, ne peut jamais se détacher de son infinité ou de sa divinité mêmes, qui lui sont consubstantielles. Cet être éternel peut être « conscient », certes, mais il ne peut jamais être conscient de son infinité et de toute son éternité, puisqu’elles sont précisément sans fin, sans limites, et donc absolument insaisissables. L’être éternel est infiniment immergé dans son infinité et dans son éternité. Il n’y a pas de place libre, séparée, hors de cette éternité et de cette infinité, d’où il pourrait opérer une sorte de recul, et considérer, de ce « point de vue », l’étendue totale de son infinité. Un être infini et éternel ne peut jamais être entièrement « conscient » de son infinité et de son éternité, car la conscience exige une séparation de l’être d’avec lui-même, pour « prendre conscience » de soi. Or, un être infini et éternel ne peut pas se séparer de lui-même, puisque, étant infini et éternel, son infinité et son éternité transcendent toute séparation intérieure (séparation qui lui serait une « limite »). Du fait qu’il ne peut jamais se séparer de lui-même, il ne peut pas être « conscient » de sa propre infinité. Certes, l’être divin le plus élevé doit avoir en soi, et même être en soi le savoir le plus pur, car l’Être (ou l’Essence), l’Existant et le Connaissant n’y font qu’un. Mais ce qui est en lui « savoir pur » n’est pas pour cela « conscience ». Ce qui est « savoir pur » n’équivaut pas non plus à « Celui qui sait ». En effet, Celui qui sait est aussi celui qui est conscient du fait qu’il sait. Il est donc au-dessus ou bien à côté de son savoir. La conscience (du sujet conscient qu’il sait) se tient là aussi séparée, décalée, elle est avant, ou bien au-dessus, ou encore au-delà de ce qu’elle sait. Cette séparation, ce décalage, cette distance, sont impossibles à concevoir pour une conscience infinie et éternelle. Une formule de Schelling résume lapidairement : « Un être-conscient éternel est inconcevable car cela équivaudrait à l’absence de consciencei. » La seule possibilité logique qui reste, serait cette autre hypothèse : se séparant, se détachant, se mettant à distance d’elle-même, la conscience de l’être infini se projetterait par là-même dans un autre infini encore, qui viendrait surplomber ou transcender sa conscience infinie (mais immanente), du point de vue que représenterait sa propre prise de conscience. L’hypothèse est osée. Elle revient à instituer au cœur même de la conscience de l’être infini, la possible présence d’une autre conscience, elle aussi infinie, et orthogonale à cette dernière, et qui serait comme une conscience au second degré, et par conséquent non seulement comme une autre forme de conscience mais comme une conscience essentiellement « autre »ii. Cela introduirait, par le biais de la conscience, l’idée de l’Autre dans l’idée de l’Un, éternel et infini.
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iF.-W. Schelling. Les Âges du monde. Traduction de S. Jankélévitch, Aubier, 1949, p.88
ii« Il n’y a pas de conscience sans quelque chose qui soit à la fois exclu et attiré. Ce qui est conscient est exclusif de ce dont il est conscient comme n’étant pas lui-même, mais est obligé en même temps de l’attirer de nouveau, et cela justement comme ce dont il est conscient, comme étant malgré tout lui-même, mais sous une autre forme. C’est pourquoi toute conscience a pour base l’inconscience et c’est justement dans le devenir-conscient que l’objet de la conscience est posé comme étant le passé. Or il est impossible d’admettre que Dieu soit resté inconscient pendant un certain temps, pour devenir ensuite conscient ; mais ce qu’on peut bien admettre, c’est que Dieu appréhende dans le même acte indivisible de la prise de conscience l’inconscient et le conscient, celui-ci comme l’éternel présent, mais celui-là comme l’éternel passé. » Ibid.
Bonjour cher ami.
Qu’est-ce que la conscience ?
Qu’est-ce que l’infini dans le limité et le limité dans l’infini ?
Si nous observons à partir de notre limité, pouvons-nous entrer dans l’illimité ?
Seul l’Illimité connaît la réalité de l’Illimité.
Mais nous « limités », sommes à peine effleurés par cette vastité.
Néanmoins, « Quelque Chose » nous ouvre à Cela qui est, et que nous nommerons Silence, pour le moment.
Est-ce une autre façon de nous laisser, une fois de plus ouverts à Cela ?
Bon, je vais vous relire.
Il n’est certes pas aisé de prendre en soi le raisonnement logique, qui reste, à mon sens, un grand véhicule, malgré tout pour exposer certaines perceptions intérieurs.
Merci pour votre partage.
Béatrice
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Je reprends ma dernière phrase : « Il n’est certes pas aisé de prendre en soi le raisonnement logique, qui reste, à mon sens, un grand véhicule, malgré tout, pour exposer certaines perceptions intérieures.
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Bonjour chère Béatrice,
Merci pour votre réponse et vos difficiles questions.
« Qu’est-ce que la conscience ? »
-Personne n’en sait rien, et la plupart de ceux qui ont une « conscience » ne savent pas non plus que cette question est la plus abyssale qui soit.
« Qu’est-ce que l’infini dans le limité et le limité dans l’infini ? »
-L’infini dans le limité s’observe assez aisément dans le cadre des mathématiques. Par exemple, il y a une infinité de « points » dans un segment de droite noté [0,1]. Ce ouvre tout un espace de réflexions théoriques. Le limité dans l’infini s’observe lorsqu’on réduit l’infini à un simple symbole, par exemple: ∞
« Si nous observons à partir de notre limité, pouvons-nous entrer dans l’illimité ? »
-Oui, on peut entrer, mais de façon évidemment limitée.
« Seul l’Illimité connaît la réalité de l’Illimité.
Mais nous « limités », sommes à peine effleurés par cette vastité.
Néanmoins, « Quelque Chose » nous ouvre à Cela qui est, et que nous nommerons Silence, pour le moment.
Est-ce une autre façon de nous laisser, une fois de plus ouverts à Cela ? »
-Oui, il faut s’ouvrir à Cela, à condition de ne pas se fermer à Ceci. Ceci étant dit, justement, je ne suis pas tout à faite certain que même l’illimité connaisse la réalité de l’illimité. Pour deux raisons: d’abord l’illimité n’a pas conscience de lui-même, d’autre part la « réalité » de l’illimité est toujours inaccomplie, donc jamais vraiment réalisée, donc jamais réelle. C’était d’ailleurs là le sujet de ce blog.
Encore merci de votre intérêt et bonne journée.
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Deux petites corrections typographiques à ma réponse:
« Cet aperçu mathématique ouvre tout un espace de réflexions théoriques, et philosophiques ».
« Ceci étant dit, justement, je ne suis pas tout à fait certain que même l’Illimité connaisse la réalité de l’Illimité. »
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Merci beaucoup, cher ami, pour vos réponses.
J’ai de quoi méditer sur vos approches, quelles qu’elles soient, au demeurant..
De fait, connaître l’Illimité par la Réalisation de l’Illimité n’est pas en soi important. Ce qui importe, c’est surtout de reconnaître notre limitation.
J’aime que « Dieu » soit un Absolu et sans Son Illimitation, je ne saurais reconnaître ma propre limitation, mais aussi je ne saurais observer l’expérience gouteuse d’être touchée par Cela qui est, au-delà, encore au-delà.
Merci encore pour vos articles.
De même, je vous souhaite une bonne fin de journée.
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