
Il n’y a pas de doute : l’ordre international n’offre plus qu’une série de façades vides, c’est un village à la Potemkine. Les institutions démocratiques perdent tous les jours en légitimité. Sur ces sujets, l’hypocrisie des médias règne, ainsi que le déni. Des abîmes politiques se laissent entrevoir, ils ouvrent leurs béances et effraient, à mort. Des slogans vénérables, comme « liberté » ou « égalité , suent maintenant l’équivoque ou le double langage. Quant à la « fraternité », ce mot fièrement affiché au fronton des mairies, elle se noie dans les flots avec les victimes de l’immigration. Ces idéaux républicains sont par trop incompatibles avec l’état du monde, avec la real-politik, avec le cynisme total et l’absence absolue de scrupules qui s’en exsude. Les philosophies contemporaines, quant à elles, s’éparpillent en archipels, ou s’isolent en ghettos clos. Que disent-elles d’intelligible et de pertinent, d’ailleurs, et qui les lit ? Pour qui désire encore croire en quelque idéologie, il y a toujours la possibilité de recourir aux vieilles antiennes du matérialisme (dialectique ou totalitaire) ou aux sirènes de l’idéalisme (platonicien, kantien ou transcendantal), mais il faut l’admettre, c’étaient là des idées pour d’autres temps. Et les temps changent plus vite que les idées, qui leur courent après, essoufflées. Quant aux principales religions, elles ont perdu depuis longtemps le sens de la transcendance qu’elles auraient dû garder comme leur bien le plus précieux. Elles ne se justifient plus que par elles-mêmes, par le conservatisme de leurs dogmes, les intérêts de leurs clergés et l’aveuglement de leurs fidèles. Elles murmurent des phrases usées, elles égrènent sans scrupule des perles de sagesse monotones, enfilées sur le chapelet de leurs reniements. Car le divin les dépasse absolument. Et la transcendance elle-même les laisse loin derrière elle. Elles sont comme ratatinées par l’accélération du devenir. Sans vision politique, sans philosophie et sans transcendance, le monde survit donc tant bien que mal, et plutôt mal que bien. Les peuples plongent dans une sorte d’immanence stupéfiée. On leur intime régulièrement de se fixer sur des « objectifs » et des « moyens » — ceux qui manquent (cruellement), ceux qu’il faudrait obtenir en payant (c’est-à-dire en empruntant, faute de moyens), et aussi tous ceux que l’on aurait bien de la peine à identifier (faute d’une réelle intelligence des fins). Les moyens, toujours les moyens ! Ils sont le nerf de la guerre, et plus encore, de la paix. Quant aux fins, personne n’y croit plus. On ne croit qu’à la peur de la « fin » elle-même, l’armageddonqui dessine ses menaces dans l’obscur. Des signaux faibles et forts décèlent celles-ci, pourtant, et l’on en visualise déjà les prolégomènes : la « crise » climatique bien sûr, et, plus grave, une nouvelle grande extinction des espèces, qui ne serait jamais, après tout, que la sixième depuis la naissance de la vie sur terre. La vie a la vie dure… Il y a surtout cette peur, latente, diffuse, tenace, envahissante, affolante. Mais la peur ne règne pas au sommet, chez les puissants, semble-t-il. Ou alors elle est bien cachée, étouffée par les euphémismes. Pour autant que l’on peut en juger, les politiques, les philosophes et les religieux vivent dans le faux-semblant, et continuent de « persévérer dans leur être », comme si tout était, au fond, gérable, sur la durée. Le mot d’ordre (politique et idéologique) est simple : il ne faut désespérer ni les banlieues, ni les quartiers, ni les campagnes, ni les classes moyennes, ni les riches (qui pourraient s’exiler fiscalement), ni le Nord, ni le Sud. Tout exploserait sinon (politiquement, et partant, socialement). Cela serait mauvais pour l’économie et pour le budget. CQFD.
Donc : Que faire ? Formule célèbre, forgée au 19e siècle par Tchernychevsky, et reprise par Lénine en 1902. Mais aussi formule intemporelle. Faire n’est d’ailleurs peut-être pas le bon mot. Il faudrait plutôt se défaire de toutes les idées fausses, bien que majoritaires (comme le matérialisme, le déterminisme, le positivisme, le scientisme, le réductionnisme). Ayant défait le vieux monde et ses idéologies, il faudrait s’efforcer de « prendre conscience » de la nature essentielle de ce monde, à la fois vieux et neuf, et du rôle que chaque conscience (individuelle) joue dans le Grand Jeu universel. Tout ce qu’on se fait à soi-même, on le fait aussi aux autres, et au monde, et réciproquement, tout ce que l’on fait aux autres et au monde, on se l’inflige à soi-même. Synchronicité et interrelation absolues de tous les points de conscience dans le monde… Il s’agit donc de prendre conscience que nous sommes tous entassés en une petite barque, errant en haute mer, et sans doute déjà en perdition. A moins que ? Les frontières géographiques, historiques, politiques, économiques, religieuse, culturelles, linguistiques, doivent d’urgence être surmontées, en adoptant un point de vue systémique, global, dynamique, spirituel et synchronique. A propos de ce genre d’utopie, le temps des ricanements et des lazzis a passé. L’urgence est maintenant extrême. Un symptôme aigu en est le remplissage de toutes les « salles d’attentes » (zones de guerre, camps de réfugiés, pays faillis, territoires perdus…) dont la surface de la Terre, cet hôpital qui se fout de la charité, se couvre. Tout ce monde divers, pluriel, blessé, affamé, souffrant, agonisant, mourant, attend sans fin et sans espoir, et toujours dans l’urgence. L’enjeu est simplement l’avenir de la vie ici-bas. Un plan de mobilisation mondiale est nécessaire, aujourd’hui même, et devrait s’imprimer sans fil dans toutes les consciences. « Mobilisation » ? Pour une autre guerre encore ? La guerre de qui contre qui ou contre quoi ? Il s’agit d’une mobilisation de tous, les jeunes et les vieux, les malades et les forts, les pauvres et les riches — pour conquérir un nouvel état de conscience. Nous sommes en guerre contre nous-mêmes. Chacun, dans l’humanité, devra gagner sa conscience de haute lutte. Quelle sorte de conscience ? Pour quelle fin? Une conscience à la fois singulière et solidaire (un pour tous, tous pour un), pour que l’humanité puisse avoir une chance de survivre. Survivre ? Oui, survivre, tant la « fin » menace, tant l’incendie des idées ravage la surface des vies et le volume des rêves. Il faut absolument survivre, pour pouvoir sur-vivre. Sur-vivre, vivre au-dessus et par-delà la vie même.
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