
Kabῑri s’écria un jour devant K., qui prit note : « Inconscient ! Tu ne t’es même pas senti naître. Aveugle ! Tu ne vois pas qui tu es et de quoi tu es fait. Breneux! Tu es entaché de souillures invisibles. Tu crois encore en toi, tu crois que tu es « toi », mais tu n’as aucune idée du nombre de ceux qui ont des droits sur toi. Ils les possèdent en propre, et tu l’ignores. Ils les revendiqueront un jour, sois-en sûr ! Tes parents, par exemple, et toutes les générations qui les ont précédés, et tes enfants aussi, et leurs enfants, et les enfants de leurs enfants. Ta femme te dit: « Mon chéri ! », et elle te dévore par morceaux, comme une tigresse tendre et alanguie, sûre de sa force. Tes enfants restent assis ou se mettent debout, bouche bée, et ils te regardent sans te voir, quand ils pensent à ta mort. Les corbeaux et les vautours te surveillent de loin. Ils t’attendent. Te voyant venir, tout au long des chemins, les chiens aboient et les porcs grognent. S’ils pouvaient, ne te déchiquèteraient-ils pas ? Dans l’âtre même de ta maison, le feu se dit déjà, je brûlerai ce corps un jour. L’eau murmure qu’elle en éteindra les braises. La terre affirme qu’elle se mêlera à tes cendres. L’air susurre qu’il les dispersera. Tu crois donc encore que ce corps est à toi ? Tu penses vraiment y habiter en maître ? Réfléchis un peu ! Il n’est ni à toi, ni ton ami. Il a son passé et son avenir. À la fin, il sera même l’ennemi qui te prendra à la gorge. Étourdi par des essaims de sons, de formes, d’odeurs, de goûts et de touchers, tu appelles ta chair tienne. Tu ne sais donc pas qu’elle a tant de racines en elles, nées et vivant dans la douleur, de bourgeons fugaces, et tous ces rameaux tendus vers l’hiver à venir ? Tu es fou, envoûté, irréfléchi, et tu cries : « Moi ! » et encore « Moi ! ». Pense plutôt un peu à tout ce qui n’est pas toi en toi. Comment l’appelleras-tu? Ça ?
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i L’authenticité ou la non-authenticité des textes de Kabῑr n’est pas ici à prendre en compte, puisque j’avoue volontiers avoir librement adapté quelques-unes de ses idées (Cf. Ramainῑ, 78) au-delà du raisonnable, mais avec une fidélité, je pense, tout irrationnelle quant à l’esprit de Kabῑr.
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