Éloge de la symbiose


« Symbiose » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Les mêmes mots d’ordre reviennent dans le débat public depuis au moins deux siècles, « la lutte pour l’existence », la « concurrence acharnée », la « guerre commerciale », les « conflits militaires » (au service exclusif d’intérêts strictement nationaux, politiques et financiers), et toujours, cette opposition irrémissible, sans cesse martelée ‒ « eux » contre « nous » ‒ avec la haine et le mépris qu’ils engendrent, en un cycle sans fin. En prenant un peu de recul par rapport à l’état délétère de l’actualité récente, on pourrait tenter de s’affranchir de ces mots d’ordre-là, et proposer une tout autre vision du monde, plus « idéaliste » en un sens, mais au fond plus « réaliste » du point de vue de la survie à long terme de l’humanité, dans son ensemble. Il s’agit de viser son évolution sur les temps longs, avec l’espoir de ne pas retomber sous la botte d’états fascistes et totalitaires, contrôlés par des groupes maffieux et haineux. Il s’agit, osons le dire, d’envisager l’humanité se soumettant volontairement à des principes de justice, d’égalité et de fraternité, et dans un esprit de véritable liberté (de penser, de créer, de croire et de vivre). Ce type d’idéal que d’aucuns trouveront naïf semble aujourd’hui très loin d’être capable d’orienter effectivement l’action politique à l’échelle mondiale. Il fut pourtant formellement proclamé à deux reprises au siècle dernier, au niveau « international », avec la création de la SDN, après la Première Guerre mondiale, et celle de l’ONU, après la Seconde Guerre mondiale. On sait ce qu’il en est advenu. Aujourd’hui, ces idéaux sont considérés comme de sottes et niaises rêveries. Cependant, les mauvaises nouvelles s’accumulant, tout le monde pressent confusément qu’une autre catastrophe à l’échelle mondiale est en gésine. Mais comment raisonner (philosophiquement) dans un monde déraisonnable? Et pourquoi faire? La principale justification d’une philosophie politique faisant de sa finalité première la sécurité et l’évolution à long terme de l’humanité prise dans son ensemble, et non pas considérée comme la juxtaposition de tribus fragmentées et de groupes oligarchiques de toutes sortes se haïssant et se méprisant les uns les autres, pourrait paradoxalement venir de l’observation du monde végétal et animal qui côtoie l’humanité dans un silence de plus en plus assourdissant. Les espèces qui ont le mieux réussi à survivre, à l’échelle des temps géologiques, sont celles qui ont été capables de modifier leur comportement et leur environnement de manière à privilégier la coopération avec d’autres espèces. C’est là un trait universel et intemporel, et c’est sans doute une leçon d’importance pour toutes les formes de vie durable sur terre. D’ailleurs, cette idée fondamentale de « coopération » mutuellement bénéfique est si générale et si transcendante, qu’elle ne se limite pas au domaine du vivant, et qu’elle s’observe même au niveau des particules physiques les plus élémentaires. Il nous faut ici méditer un instant sur la coopération associative, à la fois durablement stable, apparemment paradoxale et fort riche de potentialités surprenantes, entre les électrons chargés négativement et les protons chargés positivement. Quoi de plus opposé que le négatif et le positif? Pourtant, la différence radicale et même ontologique de la charge électrique, loin de conduire les protons et les électrons à une annihilation mutuelle, ou à une répulsion définitivement déstabilisante, a été au contraire l’occasion de formes de coopération et de compagnonnage qui ont assuré une stabilité durable à la matière même, et qui continuent d’être au fondement de l’ordre du monde. Héraclite fut le premier à célébrer philosophiquement « l’unité des contraires ». Il forgea en son temps des formules qui résonnent encore aujourd’hui, comme autant de fulgurations intemporelles: « Ceux qui parlent avec intelligence tirent leur force, nécessairement, de ce qui est commun à tout, comme la cité de la loi, et beaucoup plus fortement. Car toutes elles sont nourries, les lois humaines, par une seule loi, la divine: car elle domine autant qu’elle veut, et elle suffit à toutes, et à toutes elle surviti. » Il fut aussi le premier à proclamer que seul le discours vrai est vraiment universelii. Précisément, une bonne image de la possibilité concrète, pratique, d’un type de coopération vraiment universelle est celle de la symbiose. On sait assez que les arbres des forêts dépendent de l’association de diverses espèces non seulement végétales, mais également fongiques et animales, lesquelles se rendent ainsi mutuellement interdépendantes. Il est facile de comprendre qu’un arbre complètement isolé reste d’autant plus à la merci des aléas d’un environnement rendu plus appauvri et instable par cet isolement même. Les vents le rabougrissent et dispersent ses feuilles et ses graines en vain, les fortes variations de température freinent sa croissance, les pluies dénudent le sol, et la terre environnante perd en fertilité. Par contraste, dans une forêt « primaire », le milieu le plus propice à la vie, les arbres s’épanouissent naturellement en beauté et en diversité. Certes, chaque arbre perd un peu de sa liberté individuelle, sa croissance devant tenir compte de celle de ses voisins, mais collectivement, tous les arbres s’entraident mutuellement pour améliorer les conditions de leur survie. Toutes leurs feuilles tombées, saison après saison, forment un riche et commun humus, habités de nombreux micro-organismes contribuant à la fertilité de l’ensemble. La forêt primaire représente un triomphe sans pareil de la symbiose d’espèces très différentes mais interdépendantes. Par contraste, dans l’histoire du monde, on observe que les espèces qui se sont spécialisées dans des méthodes agressives et violentes de survie, tout comme celles qui se sont enfermées dans des systèmes purement défensifs, ont vite trouvé des limites radicales à leur développement, du moins dans la durée longue. En revanche, des animaux à sang chaud, sans protection particulière, et donc a priori vulnérables, mais réactifs et agiles, ont montré qu’ils pouvaient survivre, au-delà des éons, aux sauriens à sang froid, lesquels ont fini par être éliminés de la surface de la terre. Le recours systématique à la force, au bout du compte, se révèle contre-productif; son principal défaut est de détruire toute velléité de coopération. Les forts finissent toujours seuls, face à l’union sacrée de ceux qui se sentent menacés par eux. C’est là un enseignement durable: le développement de toutes les sortes d’antagonisme est incompatible avec le développement de solutions symbiotiques. L’immobilisme et l’enfermement sont d’ailleurs tout aussi dangereux que l’agressivité. Mais est-il pertinent d’adopter ces leçons, lentement forgées au cours de millions d’années d’évolution, pour les appliquer à l’humanité contemporaine, et mesurer à leur aune ses chances de survie à long terme? Je le pense. Je note que, parmi les principaux facteurs de l’évolution de la vie animale, les avantages relatifs liés à la mobilité, à la migration, au nomadisme, ont joué un grand rôle. De tout temps, pour ne pas mourir, tous les animaux ont tenté de migrer vers des territoires plus favorables, avec plus ou moins de succès. Ils devaient, et continuent de devoir, en permanence, s’adapter ou disparaître. Les humains eux aussi ont migré des forêts vers les plaines, des steppes vers les littoraux, d’un climat à l’autre, d’un continent à l’autre, et d’un mode de vie à l’autre. La migration et l’errance ne doivent pas s’entendre de façon seulement géographique, territoriale. Le pouvoir évolutif des aventures et des pérégrinations intellectuelles et spirituelles de l’homme est plus grand encore : les pensées, les passions, les sentiments, sont aussi des formes de déplacement et de dépassement. La spécification des situations est un facteur essentiel de l’odyssée de l’esprit. Des peuples différents, par la langue, la culture, l’histoire, représentent par leur diversité même une richesse pour l’humanité entière, qui toujours bénéficie des errances, des exodes, des exils de chacune de ses composantes. L’intérêt intrinsèque de ces infinies odyssées est peut-être à trouver dans le danger même auquel on s’expose en se mettant en mouvement, en sortant de soi. Si cette leçon est générale, universelle, alors nous devons nous attendre, à l’avenir, à des défis formidables, correspondant à de nouvelles errances, d’inattendus exodes et d’autres exils que seulement géographiques. C’est le rôle peut-être le plus essentiel de l’avenir que de toujours se révéler menaçant, dangereux. Et c’est l’un des mérites de la philosophie que de préparer l’intelligence à en dépasser les dangers les plus mortifères et les contradictions les plus radicales, les plus terminales.


iHéraclite. Fr. DK 114

ii« Alors que le discours vrai est universel, nombreux ceux qui vivent en ayant la pensée comme une chose particulière. » Héraclite. Fr. DK 2