La troisième preuve


« Nécessité » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2026

Pour établir la troisième preuve i de l’existence d’une entité ou d’un être « nécessaire » dans le monde, il faut d’abord s’efforcer de comprendre la différence essentielle entre le possible et le nécessaire. Dans le monde, il y a beaucoup de choses qui peuvent être, mais aussi ne pas être. Ces choses ne sont donc en rien « nécessaires », elles sont simplement « possibles » ou « contingentes ». La preuve en est que, dans ce monde, certaines choses naissent puis disparaissent; elles ont eu la possibilité d’exister, puis de ne plus exister. Or il est impossible que les choses qui possèdent une telle nature puissent exister toujours ; car ce qui peut a priori ne pas exister doit aussi pouvoir ne pas exister à d’autres moments, a posteriori. En effet, au cas contraire, c’est-à-dire si ce qui peut ne pas exister devait toujours exister après être venu à l’existence, alors cette existence ne serait plus seulement « possible », elle deviendrait dès lors « nécessaire » de quelque manière. Généralisons : si toute chose « peut » ne pas exister, alors il est aussi possible qu’au moins à certain moment, rien n’a existé. Or, s’il vrai que rien n’a existé à ce moment-là, maintenant encore rien ne devrait exister ; car ce qui n’existe pas ne commence à exister que par quelque chose d’autre qui existe. Et comment une chose pourrait-elle commencer d’exister quand rien n’existe? Rien de plus absurde que de croire que du néant absolu, quelque chose puisse émerger spontanément à l’existence. Donc, si à un certain moment aucun être n’existait, il a été aussi impossible que rien commençât alors d’exister, ce qui implique qu’aujourd’hui encore rien ne devrait exister. Or, on le voit, le monde existe et nous existons. Il y a manifestement une contradiction entre l’idée qu’à un certain moment absolument rien n’existait, le fait que maintenant quelque chose existe et l’absence de toute nécessité. Si l’existence de tous les êtres n’est pas restée seulement « possible », alors même qu’à un certain moment rien n’existait, il faut en conclure qu’il y a eu quelque événement « nécessaire » qui a permis leur venue à l’existence. Or, tout ce qui est « nécessaire » tire sa nécessité, soit de soi-même, soit d’autre chose que de soi-même. Mais il n’est pas possible d’aller à l’infini dans la série des choses « nécessaires » qui doivent trouver « ailleurs » qu’en elles-mêmes une cause de leur nécessité. L’expression « aller à l’infini » suppose d’ailleurs que cette chose appelée l' »infini » existe réellement, et non pas comme un « être de raison », et qu’il serait aussi possible de l' »atteindre » d’une manière ou d’une autre. Ces deux suppositions paraissent extrêmement paradoxales, et même parfaitement improbables, du moins pour le sens commun, alors qu’on les fait dans un contexte où rien n’est encore supposé exister. Si on admet qu' »aller à l’infini » n’a pas de sens pour fonder l’idée de « nécessité », et si on reconnaît la nécessité d’une « nécessité » pour qu’apparaissent dans ce monde des êtres jusqu’alors seulement « possibles », on est contraint d’affirmer l’existence d’une « nécessité » qui soit « nécessaire » seulement par elle-même. Cette nécessité ne tire pas d’ailleurs que d’elle-même sa propre nécessité, mais en revanche elle est cause de la nécessité de tous les êtres et existences qui se trouvent en dehors d’elle. On peut appeler cette nécessité un « Être », et même lui donner le nom que l’on veut, suivant les langues que l’on parle, et les philosophies que l’on décide d’adopter. Mais cela est une question relativement secondaire, du moins par rapport au constat que, dans un monde habité d’êtres seulement « possibles », il est nécessaire qu’existe une entité ou un être absolument « nécessaire ». Quant à savoir ce que cet Être « est » en soi, cela est une autre question, bien plus difficile, mais beaucoup plus passionnante encore.

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iCf. Th. d’Aquin. Somme théol. I, Q.2 a.3

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