
Les progrès des neurosciences apportent de nouvelles données expérimentales et offrent de nouveaux outils d’observation. Mais la structure et la physiologie du cerveau ne fournissent par elles-mêmes aucune explication sur la nature de la conscience, sur la raison de son émergence et sur ses possibles dépassements. L’essence de la conscience reste aujourd’hui l’un de ces mystères indénouables, irrésolus, dont les modernes voudraient bien occulter la prégnance occulte, si éloignée des dogmes matérialistes et positivistes. Malgré tout, on peut s’efforcer d’avancer un peu dans la compréhension (subjective, introspective) de notre propre conscience. De la seule considération de sa singularité, de son individualité, il apparaît qu’elle possède un unique « point de vue », qui ne se compare à rien d’autre dans le monde. L’analyse attentive de ce « point de vue » singulier offre une voie d’accès privilégiée à la compréhension de l’essence de la conscience (d’un « point de vue » général). Immergée dans divers champs de phénomènes, confrontée à des multitudes d’objets, seul un sujet doté de conscience a la capacité de saisir subjectivement l’essence de ces phénomènes, la nature de ces objets. Par contraste, des êtres dépourvus de toute forme de conscience sont dans l’incapacité absolue de saisir quelque essence que ce soit, et en particulier la leur propre. Ils sont condamnés à être seulement des objets de quelque conscience (potentielle), sans pouvoir jamais être eux-mêmes, en retour, des sujets. Il appartient à la nature de la conscience d’établir de facto une différence ontologique entre ce qui peut accéder au statut de sujet (de conscience) et ce qui ne peut que rester à l’état d’objet (de conscience).
Quelle est la différence fondamentale entre un sujet et un objet (de conscience) ? Celui-là peut saisir l’essence de celui-ci, mais à l’inverse, un pur objet, dépourvu de conscience, ne peut saisir saisir l’essence de quelque sujet que ce soit. Par essence, tout être non-conscient ne peut jamais saisir quelque essence que ce soit. La capacité de saisir une essence est donc l’essence de la conscience. Cependant, bien que, par essence, une conscience soit en capacité de saisir des essences, la saisie effective de telle ou telle essence n’est jamais qu’en puissance ; elle n’est pas toujours en acte. Elle est sporadique, contingente. D’ailleurs, avant de pouvoir saisir quelque essence, une conscience doit commencer par se saisir elle-même dans une certaine mesure. Il lui faut saisir sa propre existence comme appartenant à un sujet séparé des objets qui l’entourent, un sujet capable de se distinguer du monde dans lequel il est immergé. Initialement, lors de son apparition dans le monde, telle conscience particulière se trouve bien loin de percevoir distinctement les objets ou les phénomènes qui l’environnent, et moins encore d’appréhender clairement leur essence. Il lui faudra conquérir progressivement une certaine capacité d’analyse et d’intuition, et par là « monter » en conscience. Cette montée, une fois amorcée, peut continuer sur sa lancée, bien qu’entrecoupée de périodes d’inconscience relative, de mises en veille ou de sommeil ; le cheminement de la conscience vis-à-vis d’elle-même n’est pas linéaire. Quant au fait de savoir si la conscience doit prendre fin (à la mort), ou continuer ensuite, indéfiniment, sa progression, cela est une question indécidable, dont les religions et les spiritualités se sont emparées, sans que l’on puisse déterminer de vérités assurées en la matière. Il ne faut pas s’en étonner. La conscience, même avancée, est loin d’être en capacité de se saisir parfaitement elle-même, de pénétrer intégralement sa propre essence, en cette vie. Comment pourrait-elle explorer des états éventuels, post mortem, de conscience, dont elle ne peut avoir évidemment aucune idée ? Peut-être ne sera-t-elle jamais en capacité d’avoir la moindre certitude, à ce sujet, en un sens ou en un autre ?
Tout être ayant atteint un certain niveau de conscience bénéficie des multiples champs d’expériences psychiques qui lui correspondent. Il est en mesure de saisir les types d’objets et de phénomènes qui sont accessibles à son niveau. La conscience se trouve en mesure de « prendre conscience » de ceux-ci : elle les considère frontalement, comme des objets de sa conscience, et elle voit aussi qu’elle en est séparée par le simple fait d’en prendre conscience. Si elle n’avait pas conscience, soit d’en être déjà, et manifestement, séparée, soit de pouvoir s’en séparer consciemment, par un acte de saisie ou d’intelligence, elle resterait à leur égard dans une forme d’inconscience relative, de passivité et d’impuissance. Lorsque la conscience considère une chose spécifique ou un phénomène particulier, elle peut en effet décider, ou non, de s’en détacher pour l’observer, pour tenter d’en pénétrer la nature, pour s’efforcer d’en saisir l’essence. Si elle réussit cette saisie, alors, par le fait même, la conscience augmente sa puissance propre. Elle prend ainsi davantage conscience d’elle-même, elle prend conscience de sa prééminence subjective et réflexive par rapport à toutes les réalités objectives à elle soumises. Elle réalise que sa prééminence est fondée sur le fait que c’est bien elle qui « voit » l’essence de toutes les choses qu’elle « saisit », et non l’inverse. Ce ne sont jamais les choses ou les phénomènes qui « saisissent » l’essence de la conscience qui les « voient ». Il y a là une dissymétrie fondamentale entre conscience et non-conscience, entre sujet et objet. Cette dissymétrie est une coupure fondamentale, d’ordre ontologique. Il faut lui attribuer une importance tout à fait spéciale, car elle fonde le rôle essentiel de la conscience dans la « constitution » de l’être, dans l’« existence » même de l’être. Si la conscience n’« existait » pas dans le monde, il s’ensuivrait qu’aucun phénomène n’« existerait » non plus, en tant que phénomène. Aucun phénomène ne peut « exister » sans une conscience capable de transformer l’existence phénoménale du phénomène en expérience de conscience, pour la constituer comme expérience nouménale (comme dirait Kant). Autrement dit, dans un monde dépourvu de toute conscience, il n’« existerait » pas de phénomène « en soi », parce qu’il n’y aurait pas de phénomène pour quelque « soi » que ce soit, et donc pas de phénomène du tout. L’« existence » d’un phénomène doit être dûment réfléchie dans une conscience qui puisse en constater la phénoménalité, pour la constituer comme objet de conscience, et, allant plus loin, si possible, pour tenter d’en saisir l’essence. En absence de toute conscience, donc, rien n’existerait « phénoménalement ». Et donc, rien n’« existerait » tout court, si l’on pose que toute existence doit, par essence, d’abord être phénoménale. De même que le néant n’est pas, de même ce dont aucune conscience ne pourrait prendre conscience, dans un monde privé de toute conscience, ne pourrait pas être, non plus. Pour qu’un être « existe », il faut non seulement que cet être « soit », en soi, mais aussi que quelque conscience le constitue comme « existence », pour soi. Un être auquel aucune conscience passée, présente ou à venir, ne serait reliée, ne serait qu’une sorte d’être-néant, condamné à l’obscur, privé de toute ouverture vers la lumière. Tout être-au-monde n’existe véritablement que par sa « réflexion » phénoménale au sein d’au moins une conscience dans le monde. A défaut de cette conscience, il n’y aurait ni être, ni monde, ni être-au-monde. Sans l’existence d’au moins une conscience (initiale, intermédiaire ou finale), le monde n’aurait ni existence ni essence, et serait lui-même une sorte de néant phénoménal et conceptuel, à jamais invisible à lui-même et à quoi que ce soit d’autre. C’est donc la conscience qui fonde l’être. L’existence de la notion même de conscience est une condition préalable à toutes les formes d’existences, depuis celles des quarks et autres particules quantiques jusqu’à celle de l’univers entier. La conscience est un principe ontologique et cosmique : il faut lui conférer une position philosophiquement équivalente à celle de l’« être » lui-même. La conscience n’est pas subordonnée à l’être, c’est l’inverse. Pour qu’un être puisse « exister » en soi, il faut aussi qu’existe, préalablement, l’essence de cet « être », l’essence de son « existence ». Son essence (spécifique) doit précéder son existence (particulière). Désolé, Sartre !… Or cette essence ne peut exister en tant qu’essence que pour une conscience, on l’a vu. Si, en absence de toute conscience, cette essence ne pouvait donc exister, l’être lui-même ne pourrait pas exister, étant a priori dépourvu de toute nature spécifique, de toute forme, et donc d’« en soi ». L’essence (pré-existante) d’un être particulier pourrait être interprétée comme étant destinée à devenir une sorte de conscience immanente à cet être-là, une conscience singulière (pouvant être plus ou moins mêlée d’inconscience) qui le « constitue » comme être, qui l’instaure comme cet être-là en particulier. Réciproquement, une conscience, pour « être » ‒ elle aussi ‒, nécessite un être dont on puisse dire qu’il a ou est cette conscience-là. L’être et la conscience sont donc essentiellement intriqués, ils se constituent l’un par l’autre, tout comme dans la théorie quantique, la particule et le champ.
Allons plus loin. Toute individualité porteuse d’une certaine conscience ne produit pas celle-ci de son propre mouvement, par sa propre volonté. Elle en est au contraire le produit. C’est la conscience qui, en elle, la préforme et la nourrit par un éveil progressif, pendant la gestation, pendant la prime enfance et tout au long de la vie. La conscience prend une importance toujours plus prégnante pour l’individu ; réciproquement, l’existence de l’individu est le manifeste phénoménal, le témoignage vivant de sa conscience, qui est toujours à la fois en acte et en puissance. La conscience et l’être sont intrinsèquement tissés l’une à l’autre. Tout être (conscient) n’est jamais que ce que sa conscience a conscience d’être, en acte, mais il est aussi ce qu’elle a conscience de pouvoir devenir, en puissance.
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