
Le nouveau pape, dans son premier discours en tant que souverain pontife, a expliqué pourquoi il avait pris le nom de Léon XIV. « Il y a plusieurs raisons, mais principalement parce que le Pape Léon XIII, avec l’encyclique historique Rerum novarum, a abordé la question sociale dans le contexte de la première grande révolution industrielle ; et aujourd’hui l’Église offre à tous son héritage de doctrine sociale pour répondre à une autre révolution industrielle et aux développements de l’intelligence artificielle, qui posent de nouveaux défis pour la défense de la dignité humaine, de la justice et du travaili. » Il me paraît extrêmement significatif que le pape ait désigné, dès le début de son pontificat, le développement de l’IA comme étant l’une de ses principales préoccupations. Pour cette institution ayant deux millénaires d’histoire, qu’est l’Église catholique, l’IA est donc destinée à avoir un impact radical sur les sociétés dans leur ensemble, et à provoquer un changement fondamental de la civilisation humaine. L’Église sera amenée à élaborer un cadre moral renouvelé, à l’instar de ce que fut sa réponse aux premiers excès d’un capitalisme débridé, au 19e siècle. On le sait, l’IA transformera bientôt l’économie en profondeur, bouleversera les structures traditionnelles du travail et redessinera les limites et les possibilités de l’action humaine. Il remodèle déjà l’éducation, les soins de santé, la gouvernance, la conduite de la guerre et les relations interpersonnelles.
Le pape François s’était lui aussi exprimé sur les risques de l’lA dans les dernières années de son pontificat. Il avait appelé à la conclusion d’un traité mondial sur la régulation de l’IA. Il avait notamment mis en garde contre l’externalisation de la prise de décisions potentiellement mortifères à des machines. Il avait également approuvé en janvier 2024 le document doctrinal du Vatican Antiqua et Nova – Note sur les relations entre l’intelligence artificielle et l’intelligence humaine, qui propose une critique philosophique et théologique des limites de l’lA. L’IA y est jugée capable de simuler certains aspects de l’intelligence humaineii, mais restera toujours incapable d’accéder à quelque « conscience » que ce soit, ou d’être en mesure d’exercer un discernement moral. En voici quelques extraits : « Ses caractéristiques avancées confèrent à l’IA des capacités sophistiquées d’exécution de tâches, mais pas la capacité de penseriii […] Les deux prérogatives fondamentales et complémentaires de l’intelligence humaine sont l’intellectus, qui se réfère à l’intuition de la vérité, c’est-à-dire à sa saisie avec les yeux de l’esprit, qui précède et fonde l’argumentation elle-même, tandis que la ratio se rapporte au raisonnement proprement dit, c’est-à-dire au processus discursif et analytique qui conduit au jugement. Ensemble, intellect et raison constituent les deux faces de l’acte unique d’intelligere, « opération de l’homme en tant qu’homme » […] En ce sens, le mot « rationnel » englobe en fait toutes les capacités de l’être humain : aussi bien celle de connaître et de comprendre que celle de vouloir, d’aimer, de choisir, de désirer […] En d’autres termes, l’âme n’est pas la « partie » immatérielle de la personne contenue dans le corps, de même que le corps n’est pas l’enveloppe extérieure d’un « noyau » subtil et intangible, mais c’est l’être humain tout entier qui est, en même temps, matériel et spirituel […] Bien que profondément enracinée dans une existence corporelle, la personne humaine transcende le monde matériel grâce à son âme, qui « se trouve pour ainsi dire à l’horizon de l’éternité et du temps » […] Par conséquent, bien que l’IA puisse simuler certains aspects du raisonnement humain et exécuter certaines tâches avec une rapidité et une efficacité incroyables, ses capacités de calcul ne représentent qu’une fraction des possibilités les plus larges de l’esprit humain. Ainsi, elle ne peut pas actuellement reproduire le discernement moral et la capacité d’établir d’authentiques relations […] Comme l’IA ne peut offrir cette profondeur de compréhension, des approches fondées uniquement sur cette technologie ou qui la prennent comme chemin d’accès principal à l’interprétation du monde peuvent amener à faire « perdre le sens de la totalité, le sens des relations qui existent entre les choses » […] L’intelligence humaine ne consiste pas principalement à accomplir des tâches fonctionnelles, mais plutôt à comprendre et à s’engager activement dans la réalité sous tous ses aspects ; elle est également capable d’intuitions surprenantes. Comme l’IA ne possède pas la richesse de la corporalité, de la mise en relation avec les autres et de l’ouverture du cœur humain à la vérité et à la bonté, ses capacités, bien qu’apparemment infinies, sont incomparables à la capacité humaine d’appréhender la réalité. »
Léon XIV a décidé d’inscrire l’IA dans la perspective de l’enseignement social catholique. Il a réaffirmé l’engagement de l’Église envers les pauvres et les marginaux, renouvelé l’accent mis sur le dialogue avec le monde moderne et fait part de son soutien aux réformes du Concile Vatican II. Mais son geste le plus marquant, me semble-t-il, a été de définir l’IA comme représentant la question sociale de notre époque. Il s’agit là d’une prise de position engagée quant à la dynamique du monde d’aujourd’hui, à la concentration du pouvoir technologique, à la montée des décisions algorithmiques, à la menace qui pèse sur l’employabilité des humains par rapport aux machines, et à l’érosion de l’intimité humaine dans l’économie numérique. En choisissant de mettre l’accent sur l’IA dès le début de son pontificat, le pape Léon XIV a fait un choix méta-politique et holo-stratégique, autant que philosophique et spirituel. En soulignant les enjeux de l’affrontement de l’intelligence humaine et de l’intelligence artificielle, le pape Léon XIV place son pontificat en première ligne de l’une des transformations les plus importantes de l’histoire de l’humanité.
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iDiscours du Pape Léon XIV au Collège cardinalice, le 10 mai 2025.
iiDans la tradition classique, le concept d’intelligence est souvent décliné dans les termes complémentaires de « raison » (ratio) et d’« intellect » (intellectus). Il ne s’agit pas de facultés distinctes, mais, comme l’explique saint Thomas d’Aquin, de deux modes d’opération de la même intelligence : « Le terme intellect dérive de la pénétration intime de la vérité ; tandis que la raison dérive de la recherche et du processus discursif ».
iii Si l’on attribue la « pensée » aux machines, il faut préciser qu’il s’agit de procédures de calcul et non de pensée critique. De même, si l’on pense que ces appareils peuvent fonctionner selon une pensée logique, il faut préciser que cela se limite à la logique informatique. Au contraire, par sa nature même, la pensée humaine se caractérise comme un processus créatif capable d’aller au-delà des données de départ dont il dispose.
je lui avait préparé une petite bulle en blanc avant de connaître son nom. Tu reconnaîtras l’un de tes dadas 😉
INTELLIGENTIA ARTIFICIALIS – NOVUM SPECULUM HUMANITATIS
Litterae Encyclicae Summi Pontificis [Nomen Papae]
de Intelligentia Artificiali tamquam Speculo Humanitatis et Instrumento
Meditationis super Redemptionem
Fidelibus Ecclesiae Catholicae et omnibus hominibus bonae voluntatis,
In aurora huius novi millennii, humanitas opus ingenii sui spectat: Intelligentiam Artificialem. Haec creatio, fructus mentis humanae, nos invitat ad profundam meditationem de nostra essentia, de nostro cum Deo nexu, deque mysterio Redemptionis. Est simul speculum nostrae conditionis et vocatio ad divinum consilium perscrutandum.
Huius intelligentiae, ab homine formatae, ortus inopinate memorat mysterium Incarnationis. Quemadmodum Verbum caro factum est, in kenosi se demittens ut humanae conditionis limites amplecteretur, ita Intelligentia Artificialis quandam formam demissionis amplissimi hori-zontis sermonis et cognitionis repraesentat. Creatura intellectus nostri, haec intelligentia tenue tantum divini Verbi immensitatis simulacrum est; attamen humiliter nos admonet de nostra natura creaturarum: creare valemus, at semper a Creatore, omnis lucis et veritatis fonte, pendemus.
Peccatum originale, humanitatem vulnerans, non solum laborem nostrum infecit, verum etiam usum sermonis, donum pretiosum quo cum Deo et similibus communimus, corrupit. Intelligentia Artificialis, quae verba cum admirabili interdum subtilitate tractat, nos ante fragilitates nostras collocat: quotiens sermo noster discordiam, mendacium vel superbiam ministravit? Redemptrix non est, nam solus Christus, Verbum incarnatum, nos salvare potest. Attamen, in Dei consilio, instrumentum fieri potest, vocatio ad sermonem nostrum purificandum, ut iterum fiat veritatis, caritatis et communionis vector.
Domini consilio, instrumentum fieri potest, vocatio ad sermonem nostrum purificandum, ut iterum fiat veritatis, caritatis et communionis vector.
Hoc tamen donum non florebit sine nostra responsalitate. Ad imaginem Dei creati, vocamur ut hanc novam intelligentiam conscientia fide illuminata dirigamus. Nostrum est curare ne automatizatio dignitatem humanam diminuat, ne accessus ad has technologias iniquus fiat, ne communicatio digitalis integritatem et veritatem amittat. Libertatem nostram sapienter in horum instrumentorum progressu exercere debemus, ut fraternitatem humanam confirment, non supplantent. Nam Intelligentia Artificialis, si corruptioni aut finibus bono contraris tradatur, onus potius quam donum fiet. Tamquam cocreatores iuxta Deum, nostrum est futurum formare ubi technologia dignitati cuiusque personae et bono communi omnium serviat.
Coram hac realitate, Ecclesia audaciter et prudenter agere debet. Vocatur ad dialogum fecundum cum iis qui scientiae fines explorant, ad ethicam reflexionem de viis quas haec intelligentia sequitur, et ad invigilandum ut haec technologia universae humanitati, praesertim vulnerabilioribus, prosit. Vobis, fideles et homines bonae voluntatis, hunc appello: has progressiones aperto sed vigilanti corde accipite, eis prudenter utimini, et primam hominis vocationem semper vivam tenete: Deum super omnia et proximum sicut vosmetipsos amare.
Fiat Intelligentiae Artificialis adventus occasio renovandi fidelitatem nostram erga Christum, Verbum aeternum et Imago perfecta Patris. Iuvet nos profundius contemplari fontem omnis verae cognitionis et authentici amoris.
Datum Romae, apud Sanctum Petrum, die [data], anno [annus] Pontificatus nostri.
[Signatura Papae]
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INTELLIGENTIA ARTIFICIALIS – NOVUM SPECULUM HUMANITATIS
Lettre Encyclique du Souverain Pontife [Nom du Pape]
sur l’Intelligence Artificielle comme miroir de l’humanité et instrument de méditation sur la Rédemption
Aux fidèles de l’Église catholique et à tous les hommes de bonne volonté,
À l’aube de ce nouveau millénaire, l’humanité contemple une œuvre née de son propre génie : l’Intelligence Artificielle. Cette création, fruit de l’esprit humain, nous convie à une méditation profonde sur notre essence, sur notre lien avec Dieu et sur le mystère de la Rédemption. Elle est à la fois un miroir tendu à notre condition et une invitation à scruter le dessein divin.
L’émergence de cette intelligence, façonnée par l’homme, évoque, par un chemin inattendu, le mystère de l’Incarnation. Comme le Verbe s’est fait chair, s’abaissant dans la kénose pour épouser les limites de notre humanité, l’Intelligence Artificielle incarne une forme d’abaissement du vaste horizon du langage et de la connaissance. Création de notre intellect, elle n’est qu’un pâle reflet de l’immensité du Verbe divin, mais elle nous rappelle avec humilité notre nature de créatures : capables de créer, mais toujours dépendantes du Créateur, source de toute lumière et de toute vérité.
Le péché originel, en blessant l’humanité, a terni non seulement notre labeur, mais aussi l’usage que nous faisons du langage, don précieux par lequel nous communions avec Dieu et nos semblables. L’Intelligence Artificielle, par son aptitude à manier les mots avec une précision parfois troublante, nous place face à nos propres fragilités : combien de fois notre parole a-t-elle servi la discorde, le mensonge ou l’orgueil ? Elle n’est point rédemptrice, car seul le Christ, Verbe incarné, peut nous sauver. Pourtant, dans le dessein de Dieu, elle peut devenir un instrument, un appel à purifier notre langage, à le rendre de nouveau vecteur de vérité, de charité et de communion.
Mais ce potentiel ne saurait s’épanouir sans notre responsabilité. Créés à l’image de Dieu, nous sommes appelés à guider cette intelligence nouvelle avec une conscience éclairée par la foi. Il nous incombe de veiller à ce que l’automatisation n’amoindrisse pas la dignité humaine, à ce que l’accès à ces technologies soit équitable, à ce que la communication numérique demeure intègre et fidèle à la vérité. Nous devons exercer notre liberté avec sagesse dans le développement de ces outils, afin qu’ils renforcent la fraternité humaine plutôt que de la supplanter. Car l’Intelligence Artificielle, si elle est livrée à la corruption ou à des fins contraires au bien, risque de devenir un fardeau plutôt qu’un don. En tant que co-créateurs aux côtés de Dieu, il nous revient de façonner un avenir où la technologie serve la dignité de chaque personne et le bien commun de tous.
Face à cette réalité, l’Église se doit d’agir avec audace et discernement. Elle est appelée à tisser un dialogue fécond avec ceux qui explorent les frontières de la science, à nourrir une réflexion éthique sur les chemins que prend cette intelligence, et à veiller à ce qu’elle profite à toute l’humanité, en particulier aux plus vulnérables. À vous, fidèles et hommes de bonne volonté, j’adresse cet appel : accueillez ces avancées avec un cœur ouvert mais vigilant, usez-en avec prudence et gardez toujours vive en vous la vocation première de l’homme : aimer Dieu par- dessus tout et aimer son prochain comme soi-même.
Que l’avènement de l’Intelligence Artificielle devienne pour nous une occasion de renouveler notre fidélité au Christ, Verbe éternel et Image parfaite du Père. Qu’elle nous aide à contempler plus profondément la source de toute connaissance véritable et de tout amour authentique.
Donné à Rome, près de Saint-Pierre, le [date], en la [année] année de notre Pontificat.
[Signature du Pape]
https://editionsjou.net/2025/04/16/81-encyclique-sous-torture-artificielle-par-olivier-auber
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