
La transcendance évoque les idées de dépassement, de débordement, de franchissement. Transcender, c’est dépasser, pour aller vers un au-delà de ce qui se présente là, devant soi, ce que traduisent bien les mots allemands : Überstieg, Überwindung. En hébreu, dépasser se dit : פֶּסַח, pessaḥ, mais avec un nuage de nuances spécifiques : « passer un endroit sans s’y arrêter, passer par-dessus quelqu’un sans le toucher, l’épargner ». Comme nom du genre masculin, le mot pessaḥ signifie aussi : « action de passer ; action d’épargner », et désigne notamment « l’agneau pascal » (appelé la ‘pâque’), qui est ainsi nommé parce qu’il symbolise le fait que Dieu a épargné les fils d’Israël, juste avant l’« exode » hors d’Égypte : « C’est le sacrifice de la pâque (פֶּסַח) en l’honneur de l’Éternel, qui épargna (פָּסַח) les demeures des fils d’Israël en Égypte, alors qu’il frappa les Égyptiens et voulut préserver nos famillesi. »
Le mot « transcender » a d’abord une signification spatiale, mais on voit qu’il se prête aussi à diverses acceptions métaphoriques. Par exemple, transcender peut signifier, dans certains cas, « comprendreii ». Tout être seulement capable de se sentir exister ne se comprend pas encore lui-même. Il ne se manifeste pas d’emblée, dans son essence, à lui-même. Il ne peut donc se transcender car il ne se comprend pas essentiellement lui-même, il ne se comprend ni en lui-même, ni en tant qu’il existe dans le monde. La manifestation de son essence, et donc sa propre compréhension de lui-même, reste cependant possible, mais elle est encore putative, c’est-à-dire en puissance. L’être est là, dans le monde, mais il reste encore incapable de comprendre son propre être-là, et, partant, de le transcender. L’être-là traduit le mot allemand Dasein, qui signifiait « présence » depuis le 17e siècle, mais qui a été philosophiquement réquisitionné au 20e siècle par Matin Heidegger, pour désigner l’être humain, en tant qu’il est en situation de penser sa présence au monde. Puisque l’être-là désigne l’être humain, autant l’appeler l’homme-là. Il me semble même que l’on pourrait préférer désigner l’homme-là par une autre expression encore : l’homme-va , parce qu’en réalité l’homme ne reste jamais là, mais il va toujours, il va toujours pour lui, ou bien il va toujours vers lui (ce que l’on sait depuis qu’Abraham se résolut à quitter Ur en Chaldée et à obéir à l’ordre divin : « lekh lekhaiii »). L’homme-va, car il est toujours encore en ébauche, en épigenèse, en travail, en mouvance, en (re)-naissance. L’homme-là pourrait rester caché en son là, mais en réalité il doit sans cesse aller, il doit se projeter dans son futur, pour ne pas retomber dans un passé qu’il lui faut dépasser. Ce qui est réellement dépassé dans la transcendance, c’est ce qui existe depuis toujours, ce qui n’est qu’existant, seulement ex-istant, ou ek-sistant, et qui donc ne se dévoile que dans la mesure où il reste in-sistant dans ce monde. Mais c’est cette in–sistance qui doit être dépassée. Par quoi ? Par ce qui est au-dessus de tout ce qui reste « sis », « assis », « insistant », « sistant » dans sa stance, et même dans son « ex-sistance ». Ce vers quoi l’existant doit se transcender, ce n’est pas quelque lieu dans le monde, mais c’est vers ce qui est bien au-dessus ou au-dessous du monde. La transcendance implique un être qui est déjà dans le monde, mais qui, par un moyen ou par un autre, parvient à aller au-delà de ce monde, pour le transcender. La transcendance est une ouverture absolue, elle est une béance vers l’ouvert, vers l’infini, c’est-à-dire ce qui est ouvert à tous les possibles. Dans cette ouverture ne s’ouvre rien de déterminé. Tout reste en puissance. La transcendance descend dans ce monde-ci, s’ancre un instant dans un homme-là, qui devient un homme-va, et lui donne l’occasion de prendre son élan. La transcendance reprend pied ici-bas pour un nouvel envol. L’homme-là soudain n’est plus là, il devient l’être-va dont il avait naguère rêvé, et que soudain il incarne en son unique manière. Il va dans sa volonté orientée vers le haut, vers le bas, vers l’ombre, vers la lumière, vers l’inconnu. Il va vers sa propre volonté, vers son désir. L’acte de transcender son propre être l’élève à une autre conscience, qui le fait dépasser les mondes, et qui l’ouvre à l’Être, ou plutôt le présente en sa béance. Pour un homme-va, il n’y a de véritable relation à l’Être que par ce passage, par cette transcendance. Passage obligé, donc, nécessaire transformation épigénétique, dia-noétique, méta-morphique. Découverte de possibles et nouvelles totalités, mais non de la Totale Totalité, laquelle n’est toujours qu’en puissance, seulement en puissance. La puissance elle-même, essentiellement inaccomplie, ainsi que tout ce qui est en puissance d’être et d’advenir, font partie, mais seulement en puissance, de la Totalité à venir. L’Être total n’est qu’une représentation partielle de la totalité des étants et des existants, qu’ils soient humains ou non-humains, réels ou virtuels, divins ou non-divins. Ces catégories elles-mêmes sont en puissance, elles ne sont que des formes passagères du passage du temps, et de l’histoire. Dans l’infini des temps d’autres catégories, plus fines, intermédiaires, et même entièrement nouvelles, seront appelées à l’existence.
Être dans un tel monde, qui est toujours en puissance, signifie d’abord rester « ouvert », c’est-à-dire rester prêt à s’ouvrir à l’idée d’une possible sortie hors de son propre monde, que ce soit par le rêve, par l’idée, par la vision, par la volonté, par l’effort (conatus), par le savoir (veda), par la conscience (cit), par l’esprit (ātman ou noûs, ruaḥ ou nechama), ou encore par le sacrifice (yajña, यज्ञ)… Tous ces mots désignent des formes équivalentes de la même énergie, celle qui porte l’être (et l’homme, en particulier) à la transcendance. C’est par et dans son être même, que l’homme-va sort de lui-même, qu’il se dépasse, qu’il s’ek-stasie, qu’il passe de l’être à l’ouverture ou la béance à l’Être. L’ouverture, la béance, n’est pas dans l’Être, elle est dans son voisinage, dans un sens topologique si on peut le dire ainsi. La transcendance ne désigne pas l’Être, mais seulement son approche, dans une sorte de maraude, une forme de quête vicinale, par nature toujours en puissance, sans cesse en progression, en principe insaisissable, mais au moins saisissable en ceci qu’elle comprend que l’Être est essentiellement insaisissable. L’ouverture au dépassement, la béance déployée en avant de la transcendance, voilà le commencement. Mais tout reste à faire. Il faut aller, toujours aller, aller plus loin encore. Aller, c’est être en devenir : l’Être est au fond de l’aller, mais ce fond, bien sûr, n’a pas de fond. Il ne fonde qu’un désir d’aller plus avant. L’existant, l’être, l’étant se distinguent de l’Être en tant qu’ils ne sont jamais ni en lui, ni même près de lui. Ils ne peuvent que chercher à explorer l’idée qu’ils se font de son voisinage, lequel est un voisinage en un sens irréel, et en un autre sens, il est réel d’une réalité qui est la réalité même, mais aussi une réalité qui n’est qu’en puissance, infiniment inaccomplie, quoiqu’elle soit aussi déjà infiniment accomplie. Paradoxe ? Oui, en un sens. Mais en un autre sens, appelons-le un méta-doxe, qui s’explique ainsi : l’Être se refuse à l’être, car il se refuse à n’être qu’un être pour l’être. Il dit non à ce genre d’être. Il ne peut se tenir devant quelque être que ce soit, il veut se retenir devant l’approche de l’être, il désire absolument s’abs-tenir de tous les êtres et de leurs approches. Et cela, paradoxalement, pour mieux se tenir devant eux, en avant et au-dessus, au-dessous, en dedans. Il se retire, et ainsi attire et tire. Il se laisse penser comme impensé et comme impensable. L’Être se cache dans l’acte même de son retrait. Il cache sa présence, il dissimule son retrait de sa présence, et il voile son absence même. Il nous laisse en présence de toutes ses formes d’absences. Belle leçon de liberté. Mais aussi reconnaissance et incitation faites à l’être, de la part de l’Être, quant à ses capacités d’élévation, et de reconstruction, ses capacités de transe et de danse.
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iEx 12,27
ii« La transcendance nous apparaît tout d’abord liée à la ‘compréhension’. Bien plus, elle s’identifie avec elle, si on envisage celle-ci dans sa structure fondamentale. Nous savons, en effet, que la compréhension est le fait d’un Dasein ek-sistant de telle sorte que le monde lui est toujours manifesté dans son ensemble. » Maurice Corvez. La philosophie de Heidegger. PUF, Paris, 1961, p. 56
iiiGen 12, 1
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