
Un « être raisonnable » est un genre d’être doué de « raison ». Ainsi un être appartenant au genre Homo sapiens est dit « raisonnable », en tant qu’il est doué de « raison ». Cette tautologie ne nous apprend pas grand-chose, mais elle a au moins le mérite de nous inciter à réfléchir sur la nature de cette « raison ». Le mot français raison, issu du latin ratio, ne peut véritablement briller de tous ses feux, si l’on n’évoque la notion présocratique de logos. En grec, le mot logos possède deux sens distincts et complémentaires : « discours, parole » et « raison ». Parmi tous les philosophes présocratiques, Héraclite eut les intuitions les plus foudroyantes quant à la nature infiniment croissante du logos. Ces deux fragments en témoignent : « Dans l’âme existe un logos qui s’accroît de lui-même. » (DK 115) et « Tu ne trouverais pas les limites de l’âme, même parcourant toutes les routes, tant elle possède un logos profond » (DK 45). Parmi les modernes, Kant a, quant à lui, employé la notion d’« être raisonnable » (venünftige Wesen) dans sa Critique de la raison pratique. Curieusement, et de façon analogue à Héraclite, il a lui aussi attaché l’idée d’un progrès indéfini à l’être qui possède la raison. Le progrès indéfini de l’être raisonnable selon Kant rejoint l’idée héraclitéenne de croissance continue et de profondeur abyssale du logos.
La raison, du fait de cette capacité infinie de croissance, possède aussi, en puissance, un caractère potentiellement universel. Ainsi, pour un homme doté d’un peu de raison (philosophique), il est assez aisé d’envisager que la « raison » puisse se trouver distribuée en tous lieux de l’univers sous différents aspects, et qu’elle puisse être en particulier présente en bien d’autres formes de vies (qu’humaines). Il est évident que l’homme n’est certainement pas le seul à disposer de la raison, dans le vaste univers, et même au-delà. Il est difficile de concevoir qu’il n’y ait pas bien d’autres sortes d’êtres également et différemment doués de raison. D’une part, dans les myriades de galaxies qui composent le cosmos total, il serait bien étonnant que les créatures du genre Homo sapiens soient les seules à en être gratifiées. D’autre part, comment ne pas prendre aussi en compte la présence de la raison chez les morts, les anges, les démons, et toutes autres sortes d’esprits ? Cette idée n’est pas si loufoque, du moins si l’on se rappelle qu’elle a été amplement développée par l’un des princes de la raison philosophique, Emmanuel Kant. Il fut certes soumis aux sarcasmes de Feuerbach ou de Schopenhauer à cet égard. Je reste pour ma part indifférent à leurs moqueries. Sans doute n’ont-ils jamais rien « vu » de ce qu’il y a à « voir », en réalité. On peut donc comprendre leur aveuglement. Quant à Nietzsche, critique de Kant dans une autre veine, je pense qu’il fut un excellent styliste, un remarquable pourfendeur des hypocrisies de son temps, mais un assez piètre théologien. Mais laissons-là les vaines polémiques, et revenons à Kant. Il croyait que les morts continuent d’exister après la mort, et que dans leur ensemble, ils faisaient donc, eux aussi, partie, à leur manière désincarnée, de l’immense armée des « êtres raisonnables » qui existent de par l’univers. Kant fondait cette croyance sur l’idée proclamée de l’immortalité de l’âmei. Cette idée est évidemment rien moins qu’assurée ou évidente. Mais Kant en a fait l’un des « postulats de la raison pure pratique », postulat duquel il a tiré le raisonnement philosophique que voici : « La sainteté est une perfection dont aucun être raisonnable n’est capable dans le monde sensible, à aucun moment de son existence ». Or cette perfection se présente comme une fin nécessaire, au moins du point de vue de l’exigence de la loi morale. Puisqu’elle est nécessaire, et qu’elle ne peut être atteinte dans cette vie ici-bas, « il faut donc la chercher dans un progrès indéfiniment continu », y compris dans une autre vie. « Or ce progrès indéfini n’est possible que dans la supposition d’une existence et d’une personnalité indéfiniment persistantes de l’être raisonnable (ou de ce qu’on nomme l’immortalité de l’âme) […] Pour un être raisonnable, mais fini, la seule chose possible est un progrès indéfini qui va des degrés inférieurs aux degrés supérieurs de la perfection morale. L’Infini, pour qui la condition du temps n’est rien, voit dans cette série, sans fin pour nous, une entière conformité de la volonté à la loi morale ; et la sainteté qu’il exige inflexiblement par sa loi, pour être fidèle à sa justice dans la répartition du souverain bien, il la saisit en une seule intuition intellectuelle de l’existence des êtres raisonnablesii. » Tout ce que peut espérer la créature, « c’est de pouvoir continuer sans interruption, autant que peut durer son existence, même au-delà de cette vie, ce progrès par où elle s’est élevée jusqu’alors dans la moralité des degrés inférieurs à des degrés supérieurs, et où elle a puisé la conscience d’une intention éprouvée et d’une résolution immuable ; et par conséquent, elle ne peut jamais espérer d’être jamais, ici bas ou dans quelque point de son existence à venir, parfaitement adéquate à la volonté de Dieu […] mais elle peut espérer de l’être dans l’infinité de sa durée (que Dieu seul peut embrasser)iii. »
Tout cela est parfaitement logique. Mais ce raisonnement ne tient que si l’on admet l’hypothèse initiale de l’existence supposée d’une « loi morale » transcendante, et des exigences absolues qu’elle implique. Cette loi et ses exigences peuvent sembler vraiment très hypothétiques. Mais, du point de vue philosophique, on ne peut nier que ces hypothèses soient en soi raisonnables. On peut d’autant moins nier le caractère raisonnable du raisonnement kantien qu’il est capable de faire émerger d’évidentes pépites, des idées étonnantes, non seulement raisonnables, mais transcendantalement raisonnablesiv. L’une d’entre elles, la plus célèbre peut-être, se présente comme l’une des formulations de l’« impératif catégorique » : « Agis de telle sorte que tu traites l’humanité aussi bien dans ta personne que dans tout autre personne, toujours en même temps comme une fin et jamais simplement comme un moyenv. » Qu’est-ce donc qu’une personne ? Qu’est-ce donc que l’humanité ? On a déjà dit que les êtres humains étaient censés être raisonnables, porteurs de raison. Mais ce n’est là qu’une définition philosophique. On en a certes aperçu toute la profondeur, à travers les étincelants fragments d’Héraclite. Mais en vérité, l’homme n’est pas seulement raisonnable, il se présente d’abord et surtout comme un phénomène, à chaque fois unique, singulier. Chaque individu apparaît en sa singularité une seule fois dans toute l’éternité, pendant un temps au sein de tous les temps. De caractère unique, il faut conclure que l’homme n’est pas une chose. Il n’est pas simplement un objet dont on puisse user comme d’un moyen. Il faut d’abord et toujours le considérer « comme une fin en soivi. » Qu’est-ce que cela veut dire que l’homme est une « fin en soi » ? Cela veut dire que chaque homme contient tous les mondes, il peut engendrer tous les mondes, du moins ceux qu’il peut imaginer, tous les mondes dont il peut se targuer d’être lui-même le créateur. La raison qui est présente en lui le rend potentiellement capable de se proposer des buts, de se définir des fins. Tout être raisonnable, en tant qu’il est une « fin en soi », est aussi une fin pour soi. Il doit pouvoir se considérer comme une sorte de Dieu, à la fois singulier et en cela universel, et capable d’instaurer des lois raisonnables, auxquelles il peut en toute raison se soumettre lui-même, et soumettre toutes les créatures issues de sa propre raison. Tout homme, comme toutes les autres espèces d’être raisonnable, est, en puissance, capable de créer son propre monde, son monde intelligible et moral, son propre règne des fins, son propre univers où s’incarnent à travers sa vie, sa pensée et son action, le vrai, le bien et le beau. Mais, comme la raison le fait voir, le vrai, le bien et le beau sont nécessairement des catégories universelles, et même transcendantales. Les idées mêmes de vérité, de bonté et de beauté sont nécessairement transcendantales en tant qu’elles sont des conditions nécessaires de toutes les sortes de vérités, de toutes les sorte de bontés, de toutes les sortes de beautés. Tout être raisonnable doit pouvoir alors croire qu’au bout d’un temps infini, toutes ces sortes de vérités, toutes ces sortes de bontés et toutes ces sortes de beautés finiront par s’unir. Comment ? Là encore, l’impératif catégorique nous aide à le comprendre : « Agis de telle sorte que ta loi puisse servir en même temps de loi universelle (pour tous les êtres raisonnables) ». Agis donc, pour que tes vérités, tes bontés, et tes beautés puissent servir aussi de vérités, de bontés et de beautés pour tous les autres êtres raisonnables…
Utopique ? Certes. Impossible ? Non. Atteignable ? Peut-être, asymptotiquement.
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iCf. Emmanuel Kant. Critique de la raison pratique, Liv. II, ch. II, IVe section. Traduit de l’allemand par J. Barni. Paris, 1848, p. 328 sq.
iiIbid. p. 329-330
iiiIbid. p. 330-331
ivUne idée transcendantalement raisonnable, c’est-à-dire une idée qui contribue à fonder non seulement les conditions de possibilité de l’exercice de la raison, mais qui peut aussi lui assigner une fin, certes infiniment lointaine, mais néanmoins potentiellement existante.
v« Handle so, dass du die Menschheit sowohl in deiner Person, als in der Person eines jeden andern, jederzeit zugleich als Zweck, niemals bloss als Mittel brauchest. » Emmanuel Kant. Grundlegung zur Metaphysik der Sitten [« Fondements de la métaphysique des mœurs »], in Kant gesammelte Schriften, Band IV, p. 429
viEmmanuel Kant. Fondements de la métaphysique des mœurs. Traduit de l’allemand par J. Barni. Paris, 1848, p.71
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