L’Indivisible Individu


« L’Individu » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Le mot « individu » désigne tout être appartenant à une espèce donnée, vivant d’une existence propre, et ne pouvant être divisé sans perdre son essence. Par essence, chaque individu est donc indivisible : il forme une unité distincte, identifiable, que l’on peut considérer isolément, à part des autres individus. L’individu est à la fois séparable (conceptuellement) de ses congénères, tout en restant (pratiquement) indivisible en tant que tel, pour pouvoir exister et subsister. Ce genre de définition appartient aux dictionnaires courants. On peut toutefois se demander si un individu peut survivre et subsister quand il est réellement séparé de la société, par exemple, s’il subit quelque exil, ou s’il atteint la mort. La vie d’un individu semble en effet étroitement limitée par l’espace de temps qui sépare sa naissance de sa mort. On pourrait cependant supputer que la mort elle-même divise l’individu en deux parties, l’une, que l’on pourrait appeler le corps, destinée à se diviser encore jusqu’à se dissoudre pour atteindre le niveau moléculaire, et l’autre destinée à rester indivisible, et que l’on pourrait appeler l’âme, ou l’essence de l’individu. L’individu alors se présenterait comme un être restant indivisible pendant un certain temps (de la naissance à la mort), pour ensuite se diviser en une partie divisible et une partie quant à elle indivisible, à nouveau. La naissance et la mort ne seraient que des bornes temporaires, des marques passagères, séparant une période indivisible d’une autre période également indivisible, quoique sous un autre mode.

A la mort, l’âme, libérée de la partie divisible du corps, se trouve dans un nouvel état d’indivisibilité, et elle pourrait se dire, considérant sa liberté nouvellement acquise : « Désormais, j’ai vocation à être tout, en tous, partout et en toute sorte de vies ; je parcourrai l’univers ; je voguerai au-delà du cosmos, parmi des mers et des cieux infrangibles ; tout ne fait que commencer, et tous ces commencements n’auront jamais de fin. » Continuant de suivre cette hypothèse, il faudrait admettre, contre la vision strictement matérialiste, que l’âme seule représente véritablement l’individu. On en pourrait induire que l’âme est non seulement indivisible mais aussi infinie : elle est toujours infiniment divisible entre ce qui est (potentiellement) divisible en elle et ce qui reste (actuellement et essentiellement) indivisible. Or l’on sait, avec une certitude de type mathématique, que le véritable infini ne s’additionne ni ne se soustrait, qu’il ne se divise, ni ne se multiplie. De plus, l’infini ne fait jamais, lui aussi, que commencer  : quelque temps que l’on mette à l’explorer, il n’est jamais qu’au tout début de son être, et il restera en lui toujours infiniment plus de mystères à explorer, que n’en contient ce qu’on en a déjà dénombré.

L’infini est une substance réellement divine, dont les mathématiques, dans leurs efforts, n’ont jamais saisi en réalité que l’ombre formelle, et non la chair et le sang. L’infini ne peut pas être dépecé, morcelé, divisé, bien que certains mathématiciens se soient efforcés de le diffracter sous diverses formes, par exemple qualifiées de transfiniesi, lesquelles ne sont jamais qu’autant d’infinies variations de l’infini même. Ce sont là des jeux de l’esprit, qui ne peuvent longtemps distraire le philosophe ou le métaphysicien. Il faut se rendre compte que l’infini reste une réalité qui dépasse l’esprit humain, et que cette réalité est à jamais et essentiellement indivisible. L’unité indivisible du concept de l’infini est d’une certaine manière analogue à l’unité indivisible qui constitue tant l’homme individuel que l’Homme en soi. Chaque homme incarne individuellement, en puissance, l’idée même d’infini. Potentiellement, infinie est la substance essentielle de tout homme, encore que beaucoup d’entre eux croient être enfermés dans l’étroitesse de leurs vies terrestres, apparemment si brèves, si finies.

Il me faut ici faire part d’une intime conviction. Comment me la suis-je acquise ? Cela est une autre histoire, que je raconterai plus en détail un autre jour. Pour le moment, qu’il me suffise d’affirmer cette quasi-évidence : nous sommes loin encore de réaliser ce que nous sommes en puissance. Notre humaine et terrestre individualité est dans sa petite enfance, elle doit encore grandir pendant des âges et des ères, avant de commencer d’avoir accès de plain pied, et en pleine conscience, à son véritable terrain de marche, pour commencer enfin d’explorer l’infinité de son essence. Pour l’atteindre, ce terrain, un long apprentissage est nécessaire, qui prendra plus qu’une longue vie, ou dix mille, ce n’est pas le nombre qui importe, car les vies, longues ou courtes, multiples ou singulières, ne représentent rien face à l’infini dont nous sommes tous tissés. Tout au long de cette infinité au long cours, chacun doit former sa personne, son absolue singularité, dont l’essence est d’être infinie, et qui, par conséquent, prendra sa véritable forme en un temps infini. La réalité de toute âme se trouve dans cette omniprésence en elle de l’infini, dont la substance constitue la chair et les nerfs, la lymphe et le sang de notre nature spirituelle. Toute âme est infinie, et nous n’en connaissons jamais la fin. Nous ne connaissons que son commencement. Ce commencement, qui est dans ce présent, n’est jamais que le tout début d’un infini exil, d’un infini exode. Il n’y a ni Bénarès terrestre ni Jérusalem céleste dans l’Infini. L’Infini, la seule patrie universelle, toute âme, en est par nature, et de naissance, exilée. Il lui faudra un temps infini pour faire son aliyahii vers cette infinité. La naissance et la mort, considérées sous cet angle, ne sont donc que des coups d’envoi, des premières passes, des pulsions et des feintes initiales, dans le grand jeu cosmique auquel toute âme se trouve associée, et dans lequel elle devra jouer son rôle, à l’avant ou à l’arrière, dans l’attaque ou en défense, en évitant si possible, le banc de touche, ou pire encore, les vestiaires et ses douches, loin du terrain.

Quel est ce rôle ? Il n’y en a pas d’autre que celui qu’elle écrira elle-même. Il n’y a pas d’entraîneur, pas de directeur de casting, ou de metteur en scène. Le terrain ou le théâtre est empli d’une infinité d’âmes elles-mêmes infinies. Elles sont toutes pour elles-mêmes un mystère, et même le mystère des mystères, pourtant plus proche d’elles que le battement du cœur, que le souffle de la vie, que la conscience du moi. Ce mystère tisse l’essence de l’âme, dans son fond sans fond, dans son abyssale issue. Ce mystère ne peut jamais lui être dévoilé. Sa propre lumière le lui voile, et quant à elle, elle ne se connaît jamais assez, elle ne peut se connaître tant son infini la dépasse. En vain, essayerions-nous d’illuminer l’ombre qui se cèle dans ce qu’on y voit de lumineux. Par quelle lumière illuminerions-nous la lumière même ? D’ailleurs cette lumière n’a rien de matériel. C’est la lumière du sujet de la conscience. Elle est d’une autre nature que photonique. La lumière de l’intelligence ou celle de la conscience sont d’ailleurs de trompeuses métaphores. Toute connaissance, bien qu’en soi porteuse de lumière, projette ses propres ombres. Toute connaissance impose une distance, une séparation, celle du sujet connaissant par rapport à l’objet connu. La conscience qui connaît se met, à la fois, à distance d’elle-même et du monde. Elle implique toujours une forme d’assimilation du sujet à son objet, une espèce de descente de l’esprit dans le monde des faits ou dans celui des idées. Or, il s’agit pour l’esprit de s’élever sans cesse, et non de descendre. La conscience, en soi, ne peut jamais être un objet de connaissance ou de sujétion. Elle est un sujet libre, vivant, infiniment inconnaissable. En tant qu’elle est libre et vivante, on ne peut jamais la connaître, on ne peut que librement la vivre, comme vit libre le vrai moi. La conscience du moi vivant n’est pourtant qu’une étincelle, comparée au feu infini qu’est la conscience du Tout. J’appelle « conscience du Tout » la sorte de conscience qui est, peut-on supposer, associée à l’ensemble de tout ce qui est. Le Tout n’est pas une somme inerte, une juxtaposition passive d’une infinité de moments de conscience, il est aussi une entité qui comprend tous ces moments et les vivifie de son souffle propre. L’intrication du Tout et des infinis individus qui en font partie constitue le théâtre du grand jeu cosmique. L’Infini est donc tout à la fois, et de façon différenciée, d’une part la véritable essence des consciences individuelles, qui sont autant d’étincelles, d’autre part la braise même du Soi, et enfin la substance embrasée du Tout, qui rend grâce à la lumière, par ses scintillations. La somme totale de tous ces étincellements équivaut à ce que l’on pourrait appeler la lumière de la vérité. Mais la vérité, qu’est-ce ? A cette ancienne question, et l’ayant donc posée en vain, le fameux Pilate n’eut pas de réponse. Seule l’âme peut, dans l’enflammement de son foyer, dans ses flamboiements crépitants, dans la radiation de ses cendres, en ressentir la véritable chaleur, en comprendre le sens. L’âme immortelle, dans son infini devenir, contient, je le répète, en puissance, des étincelles de vérité, elle en connaît certaines formes, les unes singulières, les autres universelles. Sans cette connaissance, l’âme se perdrait entre les mondes, incapable de se reconnaître elle-même, impuissante à forger son unique essence, sur l’enclume du temps.

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iDans la théorie des ensembles de Zermelo-Fraenkel, le plus petit cardinal « transfini » est noté ℵ0 (Aleph zéro), et correspond au cardinal de l’ensemble des nombres naturels. Le suivant est noté ℵ1, puis ℵ2, etc. Cette notation a été introduite par Georg Cantor, qui a montré le premier que deux ensembles infinis pouvaient ne pas être « équipotents ».

iiAliyah, en hébreu (עֲלִיָּה ou עלייה), signifie littéralement « ascension » ou « élévation spirituelle ». Dans un sens figuré, ce terme désigne pour les Juifs l’acte d’immigration en Terre Sainte.