Le nouveau « problème à trois corps » (États-Unis, Chine, Russie)


« Le problème à trois corps » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2025

Pourquoi Trump s’aligne-t-il entièrement sur les positions russes ? Pourquoi abandonne-t-il l’Europe à son sort ? Il y a bien sûr l’hypothèse qu’il est, en réalité, un « agent » du KGB depuis les années 1970, puis du FSB après la chute de l’URSS, engagement ensuite renforcé sous Poutine, et notoirement « facilité » par d’importants investissements d’oligarques russes dans ses divers projets immobiliers, le sauvant ainsi de la faillite. Cet angle d’analyse a été relayé par de nombreux observateurs et organes de presse. Mais il faut prendre aussi en compte d’autres aspects essentiellement politiques, dépassant le cas Trump, étant relatifs à l’essence même du projet des conservateurs Républicains quant à l’évolution de la politique intérieure des États-Unis et de leur rôle dans le monde. En un mot, ce projet vise à donner une nouvelle impulsion à l’exceptionnalisme de la « destinée manifestei » du peuple états-unien, se traduisant concrètement par un découplage politique et un désengagement diplomatique vis-à-vis du « reste » (du monde). Incarnant cette vision, Trump a déclaré significativement que l’Union européeenne a été faite pour « baiser » [to screw] les États-Unis, et qu’elle était donc devenue à ce titre un obstacle à rabaisser. Il faut bien prendre toute la mesure du mépris dans lequel est tenu l’UE par les dirigeants états-uniens actuels et antérieurs. Tournant en dérision le projet de la France et du Royaume-Uni de déployer des forces en Ukraine pour y assurer un éventuel cessez-le-feu, J.D. Vance, le Vice-Président des États-Unis, a énoncé comme une évidence que l’UE n’était qu’un ramassis de « pays improbables » et « sans aucune expérience de la guerre depuis trente ou trente-cinq ans ». Pour les nouveaux réactionnaires états-uniens, rejoignant d’ailleurs sur ce point les siloviki qui sont au pouvoir en Russie depuis plus de trente ans, l’Europe est certes (relativement) riche, mais vieillissante, désunie, divisée et sans « puissance ». Elle représente encore un marché économique, mais elle n’a pas le moindre projet politique ayant quelque pertinence à l’échelle mondiale, mises à part celle d’occuper la position de donneur de leçons, avec des incantations générales sur des « valeurs », par ailleurs allégrement bafouées presque partout dans le monde. Les trumpistes, tout comme les siloviki, s’ils avaient la bonne idée de relire les auteurs européens, pourraient aisément reprendre à leur compte la formule de Paul Valéry, émise en 1919, peu après la fin de la première Guerre Mondiale : « L’Europe […] petit cap du continent asiatiqueii ». Ils apprécieraient son côté sarcastique et géo-stratégiquement dépréciateur. Mais ils s’esclafferaient certainement quant à la manière dont Valéry précisait sa position ‒ il est vrai particulièrement naïve et coupée de la réalité : « L’Europe […] la partie précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau d’un vaste corps » ( !!). L’Europe aujourd’hui ne pèse plus politiquement et idéologiquement l’équivalent de son poids économique. Il est peu vraisemblable qu’elle recouvre jamais le rang qu’elle avait au début du siècle dernier, avant les deux guerres mondiales qu’elle a déclenchées elle-même, pour le résultat que l’on sait. L’Europe ne sera jamais plus great again, du moins de cette forme de « grandeur » impérialiste et colonialiste, dont elle sut profiter, ô combien, au 19e siècle. L’obsession de la grandeur semble caractériser la politique de Trump, du moins au niveau du discours. Il a emprunté sans la moindre pudeur le slogan de Reagan : Make America Great Again, mais qu’est-ce que cela veut dire aujourd’hui, dans l’état actuel du monde ? D’abord, cela signifie une prise de conscience plus aiguë d’une forme de déclassement ou même de déchéance. America est à l’évidence devenue beaucoup moins great. Sinon pourquoi insister tellement sur la nécessité qu’elle le redevienne ? Quand l’a-t-elle été, réellement great, d’ailleurs ? Et dans quelle acception ? En 1945, après la victoire contre l’Allemagne nazie (avec l’aide déterminante de l’URSS) et l’écrasement du Japon par l’arme nucléaire ? Ou bien faut-il remonter à l’époque de la conquête d’immenses territoires en Amérique du Nord (y compris au moyen de génocides), avec l’affirmation de la puissance pure à l’échelle de tout l’« hémisphère occidental », validée par un sentiment explicitement religieux d’« élection » divine ? Aujourd’hui, cette question de conquête d’une nouvelle forme de grandeur interfère avec la réalité des deux « empires » concurrents (le russe et le chinois). L’incompatibilité n’est-elle pas totale, entre le rêve affirmé et la réalité effective? Dans le communiqué qui scella leur « amitié », début février 2022, Moscou et Pékin ont affirmé leur objectif prioritaire : en finir avec « l’hégémonisme occidental » sur les affaires du monde. Sus, donc, à l’Amérique, et accessoirement, à l’Europe… Du point de vue européen, désormais au second rang des puissances, comment interpréter la nouvelle partition des ambitions russes et chinoises, désormais « alliées » ? A l’évidence, une guerre mondiale, économique et politique, est en cours, opposant l’« Occident » (américain et européen) contre un « grand Orient » (ou une « Eurasie », pour reprendre le terme employé par nombre d’idéologues russes depuis le 19e siècle), lequel a par ailleurs jeté son dévolu sur le « grand Sud », pour se l’attacher. Que fait Trump dans ce nouveau « grand jeu » ? En attaquant les bases de l’alliance atlantique, en éviscérant la raison d’être de l’OTAN, et en laissant l’Europe se débrouiller seule face au chaos instigué par la Russie, Trump facilite objectivement la stratégie russo-chinoise (ou sino-russe, suivant l’angle d’analyse que l’on choisit). Sur l’Ukraine comme sur d’autres sujets (Groënland, Canada, Panama, Mexique, tarifs douaniers, unilatéralisme, guerre économique et numérique, destruction du droit international), Trump installe durablement une cassure politique et idéologique au sein du monde « occidental » pris dans son ensemble, et il provoque une fracture grandissante entre les deux pôles, américain et européen, de ce monde. Trump se révèle donc être un allié objectif du couple Poutine-Xi. Mais ceci est-il cohérent avec la volonté de la GAGA, la Great America Great Again ? Comment justifier le fait que la guerre (économique et numérique) décrétée par les États-Unis contre la Chine puisse être compatible avec une alliance sino-russe et un alignement russo-américain (contre les intérêts européens) ? Et comment comprendre, dans ce scénario, la stratégie à long terme de la Russie dirigée par Poutine et les siloviki, par rapport à Trump et Xi respectivement ?

Rappelons ce fait essentiel que la Russie n’est pas une puissance industrielle. C’est une puissance militaire (dans une mesure toute relative, vu les difficultés rencontrées contre l’adversaire ukrainien), mais surtout c’est une puissance nucléaire, dirigée par des siloviki (en russe : les « hommes de la force ») ayant par ailleurs la haute main sur de fabuleuses ressources naturelles, dont ils ont délégué la gestion (sous étroite surveillance) à une poignée d’oligarques vassalisés. Ces derniers ont bien compris la leçon donnée à Khodorkovski et Berezovski, et savent ce qu’il en coûte de vouloir échapper au knout. Les colossales richesses russes (pétrole, gaz, minerais) prendront dans les prochaines décennies d’autant plus de valeur que leur accès et leur exploitation seront facilités par le réchauffement climatique, lequel rendra aussi disponibles des millions de km² en Sibérie et dans l’extrême-orient russe, et permettra l’ouverture de voies maritimes le long des côtes russes et dans l’Arctique.

Dans ce contexte, il n’est pas inutile d’analyser la manière rusée, systémique et visant le très long terme, avec laquelle Xi traite ses rapports avec un Poutine. La Chine, sous Xi Jinping, comme sous les dirigeants précédents, cherche son avantage stratégique en rendant le voisin russe toujours plus docile et plus accommodant. Du point de vue de l’histoire longue des relations sino-russes, ce nouveau rapport de force, en faveur de la Chine, représente une nouveauté… Les relations de la Russie et de la Chine ont été, dans l’ensemble, plutôt conflictuelles depuis au moins quatre cents ans, et en particulier depuis que les Russes ont traversé la Sibérie sous Pierre le Grand, pour aller conquérir ce qu’il est maintenant convenu d’appeler « l’extrême-orient russe », mais qui pourrait devenir, dans quelque avenir, une zone d’influence chinoise (ce qu’elle est déjà en train de devenir, à bas bruit, du côté de Vladivostok). La tactique développée par la Chine, en traçant une « ligne à neuf traits » sur la carte, pour s’arroger des droits exclusifs en mer de Chine méridionale, pourrait être à nouveau utilisée dans le nord de l’Extrême-Orient, un jour… Il y a eu une courte exception à l’animosité séculaire et rampante entre la Russie et la Chine, pendant les dix années de coopération sino-soviétique entre 1949 et 1959. Mais celle-ci a pris fin de manière brutale et spectaculaire. Aujourd’hui, dans l’esprit de Xi, il y a un impératif primordial, celui de garder (pour le moment) une frontière apparemment stable et pacifiée entre la Chine et la Fédération de Russie, mais à la condition implicite que la Russie se plie de plus en plus aux intérêts chinois, et qu’elle en dépende économiquement, comme en témoigne le fait d’en être réduit à céder à prix cassés son gaz et son pétrole, désormais invendables en Occident. Ainsi s’explique le soutien de la politique étrangère de la Chine à la Russie et son aide matérielle vis-à-vis de certains aspects de l’« opération spéciale » russe en Ukraine.

Résumons. Trump veut contrer la Chine, et se rapprocher aussi de la Russie. Nous avons là une nouvelle sorte de « problème à trois corps ». Chine, Russie et États-Unis ne peuvent rester dans un système de relations stables. Parmi ces trois puissances, deux sont réellement «puissantes», et peuvent prétendre à une stratégie indépendante à long terme. La troisième l’est beaucoup moins, parce qu’intrinsèquement corrompue, dirigée par un gang maffieux et sans aucun scrupule. Mais elle dispose de potentialités considérables, tant en termes de ressources naturelles que de terres quasiment vierges, qui ne demanderont qu’à être exploitées, dans une Russie à la population déclinante et vieillissante, et qui pourraient de ce fait exciter les appétits d’une Chine en situation de puissance économique, militaire, politique et démographique.

Dans ce « problème à trois corps », je ne crois pas que la planète Trump puisse rester longtemps un centre gravitationnel. L’animal orange à cravate rouge n’a pas la puissance intellectuelle d’un Xi ni le côté échiquéen d’un Poutine. Son règne fera vite pshitt. L’Amérique n’en sera pas plus great. Mais les turbulences imprévisibles des trajectoires des trois corps vont certes affecter gravement le cours trop tranquille de nombre de planètes secondaires, dont l’Europe. De cette farce mondiale, elle est aujourd’hui le dindon.

______________________________

iSelon Wikipédia, la « destinée manifeste » (en anglais : Manifest Destiny) est une expression apparue en 1845 pour désigner la forme américaine de l’idéologie calviniste, et selon laquelle la nation américaine aurait pour mission divine l’expansion de la « civilisation » vers l’Ouest, et à partir du XXe siècle dans le monde entier. Elle est surtout liée à la conquête de l’Ouest américain. Cette croyance messianique en une élection divine (prédestination), qui est déjà présente chez les Pères pèlerins (Pilgrim Fathers), des puritains arrivés en Amérique sur le Mayflower, est promue aux États-Unis dans les années 1840 par les républicains-démocrates, plus particulièrement par les « faucons » sous la présidence de James Polk.

iiSelon la célèbre formule de Paul Valéry, qui n’était pas réactionnaire, certes, mais qui se targuait d’être à la fois réaliste et idéaliste, du moins si l’on en juge par cette citation : « L’Europe deviendra-t-elle ce qu’elle est en réalité, c’est-à-dire : un petit cap du continent asiatique, ou bien l’Europe restera-t-elle ce qu’elle paraît, c’est-à-dire : la partie précieuse de l’univers terrestre, la perle de la sphère, le cerveau d’un vaste corps ? » Paul Valéry (1871-1945), La Crise de l’esprit (1919)

.

Laisser un commentaire

Ce site utilise Akismet pour réduire les indésirables. En savoir plus sur la façon dont les données de vos commentaires sont traitées.