Feu l’Art


La langue grecque baigne dans la lumière. Elle ne manque d’aucun mot pour célébrer les nuances de l’aube et de l’aurore. Près de trente racines différentes célèbrent l’étincelle et le rayon, l’éclat et la lueur, le miroitement et l’éblouissement, l’incandescence et l’embrasement. Plus qu’ailleurs, les mots rutilent et flamboient, les verbes scintillent et chatoient, les noms des choses et des êtres brillent et illuminent. L’or et la Joie, l’argent et l’argile, la mer et le lait, la bile et le miel, l’ambre et le marbre, la lampe et le rire, la danse et le divin, tous ces mots dérivent en grec de racines ayant pour premier sens « briller ».

La langue grecque baigne dans la lumière du Logos. C’est une langue de la parole, une langue du feu de la parole. Le Logos brûle et le feu parle. « Et il leur apparut, semblables à du feu, des langues qui se partageaienti ». Le feu et la parole s’épanouissent comme la nature. Le feu se nourrit de lui-même : il est un monde qui se déploie comme le monde est un feu qui dure. Le feu est une phusis en fusion. Il vit sa vie de flammes comme nous brûlons la nôtre. Car nous vivons seulement si nous nous consumons, et nous consumant, si nous renaissons de nos cendres. Le feu nous invite à méditer le Phénix, il nous invite aussi à nous faire démiurge. Prométhée, dieu du feu, dieu créateur, est le dieu intermédiaire que le monde des « METAXU » nous offre d’imiter. Il façonna l’homme dans l’argile et l’anima avec une parcelle du feu céleste qu’il avait dérobé à cet effet. Le feu est la métaphore idéale de son art.
Cet art est plus brûlant que froid, il est plus vivant que mort. C’est un art qui embrase et qui parfume. Il brûle les «poètes », mais parfume les âmes. Que vivent et fusent les feux de cet art de cendres et de renaissance !
L’art du feu vivant est un art sacré. Sa lumière éclaire moins le monde qu’elle ne révèle la présence des dieux. Elle les unit aux hommes dans un même trait. Car le feu (to pûr) purifie. Il dévoile ainsi ce que sa lumière cache avec tant d’éclatii.

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TA METAXU : « les intermédiaires ».

Entre la beauté et la laideur, entre le savoir et l’ignorance, entre la matière et la forme, entre les mortels et les immortels, il y a toutes sortes d’êtres « intermédiaires ». Il en est des myriades. L’âme et l’amour, les démons et les démiurges, les mathématiques et les philosophes en font partie. Le monde se fait par leurs médiations ou leurs transformations, il s’anime de leurs mouvements et de leurs métamorphoses.

Aujourd’hui, avec les calculateurs numériques et symboliques, les langages logico-mathématiques permettent de façonner de nouveaux êtres « intermédiaires », doués d’étranges formes de vie.

Pour la première fois dans l’histoire, sont ainsi créées les conditions d’un art lui-même intermédiaire, fait de formes et de forces immuablement mues. Sa matière est virtuelle et éphémère mais toujours en puissance. Ses images, dites de « synthèse », sont des automates métamorphes, sans cesse évolutifs. Ses formes sont des essences, algorithmiques parfois, langagières toujours. Sa fin se confond avec la nôtre. Elle se cherche elle-même sans fin. Cet art parle une langue inouïe, il nous fait goûter des saveurs jamais sues. A peine émergent, il révolutionne déjà le monde, nos représentations comme nos fondations, nos productions comme nos projections.

Il nous donne une leçon permanente d’autonomie.

Il nous invite à contempler l’essence du mouvement.

Il nous fait participer à son épigenèse et à ses métamorphoses.

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iAct. 2,3

iiPhilippe Quéau. Metaxu. Théorie de l’art intermédiaire. Ed. Champ Vallon/INA. Seyssel, 1989. p.13-14

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