Fragments secs et liés


« Fragments secs » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Fragment : « Petit morceau d’une chose qui a été brisée, déchirée. » 

Voici trois exemples de « fragments » tirés de Flaubert :

« Toutes ces têtes vous regardant avec leur nez rongé, leurs orbites creuses et leur front qui luit par place sous la traînée gluante des limaçons ; ces fémurs entassés là comme tous les grands charniers de la Bible ; ces fragments de crânes qui roulent pleins de terreii […] »

[…] 

« SAINT-BRIEUC. — Rien. — Tour de Cesson, crâne morceau, un monticule, dominant la mer ; on voit encore des fragments d’escaliers et des restes de fenêtres. — Descente presque à pic sur de l’herbe glissanteiii. »

[…] 

« Dimanche, visité l’église copte du vieux Caire. M. de Voltaire eût dit « Quelques méchants gredins réunis dans une vilaine église accomplissent sans pompe les rites d’une religion dont ils ne comprennent même pas les prières. » De temps à autre le premier assistant venu indique tout haut la prononciation du mot que le prêtre ne peut lire. Crypte de la Vierge, où l’on dit qu’elle se reposa avec son enfant quand elle arriva en Égypte. La crypte est supportée par des arcs plein cintre sur les côtés. Du reste, nulle. On nous lit des fragments d’Évangileiv. »

De cette lecture me vient cette idée. Est-ce que, par hasard, les Écritures seraient encore « en croissance »i, ne serait-ce que par fragments épars ? D’autres psaumes ne s’entendent-ils pas, par instants, dans le vent, ne s’écoutent-ils pas dans le bruit des vagues ? D’autres Écrits ne se lisent-ils pas sur les visages, ou sur les sables ?

Les nuages ne sont-ils pas la prière des mers ? Les brouillards implorent le soleil; la nuit a foi dans le jour, et le jour doute de la nuit.

Les consciences occupent une sorte d’état intermédiaire, un état commun au corps et à l’âme ; elles sont un effort du corps pour devenir une âme, et un effort de l’esprit pour animer le corps. Faire cet effort c’est être.

Actuellement on voit bien que l’esprit ne souffle que çà et là. Faiblement, il soupire, il halète. Quand viendra l’ouragan ? Quand la tempête tonitruera-t-elle ? Quand l’humanité commencera-t-elle à prendre conscience de sa météorologie totale ? Quand l’esprit commencera-t-il à l’emmener avec lui dans ses typhons futurs ?

La vie est un commencement. La mort la continue. La vie existe pour la mort, vers la mort, et la mort vient de la vie, l’allie à son envers. D’un côté, la mort cèle et voile, de l’autre elle ouvre et découvre. Elle est en soi solitaire, mais elle relie des mondes; elle est évidement et renouement, séparation et rassemblement, descellement et décèlement. Elle est errance et déshérence — et aussi saut et rebond.

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iEn hommage à cette idée de Novalis en ses « Fragments ».

iiGustave Flaubert. Par les champs et par les grèves. Éditions Louis Conard, Paris, 1910, p.103-104

iiiIbid. p. 247

ivGustave Flaubert. Voyage en Orient : Égypte. Œuvres complètes de Gustave Flaubert, Tome 10. Paris, 1974, p. 472

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