
Depuis l’apparition de la vie sur terre, cinq « extinctions massives » ont affecté successivement la biosphère. Elles ont résulté de causes différentes, des périodes de glaciation ou de réchauffement climatique, des chocs de météorites géantes, des changements dans la composition chimique des océans ou de l’atmosphère terrestre, des éruptions volcaniques avec des émissions de gaz toxiques à l’échelle de la planète… Ainsi, il y a 445 millions d’années (pendant une période se situant entre l’Ordovicien et le Silurien), plus de 85 % des espèces biologiques ont disparu, suite à une grande glaciation recouvrant la terre. L’extinction du Dévonien, il y a 380 millions d’années, a été provoquée, quant à elle, par l’apparition d’un couvert végétal global, des variations répétées du niveau de la mer et l’anoxie des océans, avec pour résultat l’élimination de 75 % des espèces. L’extinction du Permien-Trias fut la plus massive, et a affecté plus de 80 % de la vie marine et 70 % de la vie terrestre. Aujourd’hui, une sixième extinction massive, dite de « l’Holocène », est en cours, et tout semble indiquer qu’elle va aller s’aggravant. Elle est essentiellement due au rôle perturbateur de l’activité humaine sur la Terre. Nul ne peut prévoir les niveaux catastrophiques qu’elle pourrait encore atteindre. Que le scénario soit pessimiste ou, au contraire, plus optimiste, la responsabilité de l’humanité est entièrement engagée. Les maux connus (surpopulation, urbanisation, industrialisation, pollution, destruction de la nature et de la biosphère terrestre et marine, crise climatique) et d’autres maux encore inconnus, mais latents, devront être combattus par des politiques publiques et l’engagement de chacun à l’échelle mondiale. La victoire est loin d’être probable. La défaite, à l’aune des tendances actuelles, est presque certaine. Dans ce contexte, il ne me paraît pas inutile de prendre un peu de recul, de franchir par la pensée les millions d’années, et de réfléchir à l’issue lointaine de l’Évolution sur Terre, et au rôle de l’Humanité quant à la préservation de la seule planète dont elle dispose, et quant à sa propre transformation. L’alternative est simple et radicale. Ou bien la Nature va continuer d’être saccagée, dans l’ignorance et l’incompétence des politiques économiques, sociales, et de par la veulerie de leurs responsables, ainsi que par les attitudes philosophiques et morales adoptées par tout un chacun, à l’échelle planétaire, et alors l’Humanité sera à brève échéance menacée de s’éteindre, à peine née. Si récemment apparue sur terre, l’Humanité finirait donc « mort-née » en quelque sorte, son évolution ayant avorté après quelques dizaines de milliers d’années seulement. Perdue dans un coin très reculé d’un Univers absurde et indifférent, elle n’aura alors représenté qu’une brève parenthèse, non viable et extrêmement mortifère pour toutes les espèces vivantes qui auront eu le malheur de la côtoyer sur terre. Ou bien, autre branche de l’alternative, s’opérera contre tout attente un sursaut de l’âme des peuples, accompagné d’une prise de conscience de chaque individu, en une sorte de réflexe de survie, s’étendant à l’échelle mondiale, et induisant une transformation des esprits et des consciences. Cette putative « ouverture », cette « voie de sortie » inespérée, improbable, impliquera pour l’Humanité un engagement sans restrictions, et une volonté de se lier psychiquement à d’autres idéaux, et d’autres devenirs, au sein d’un Univers grandiose et obscur, dont on pourrait penser qu’il « attend », d’une certaine manière, notre évolution, et qu’il promet d’autres surprises, comme la prise de conscience que l’on peut « se fieri » à sa cohérence et à son sens. La Vie, que ce soit sur cette Terre, ou ailleurs dans l’Univers, une fois dotée de conscience et capable de la pensée, ne peut plus continuer de se développer sans désirer « monter » toujours plus haut, et sans se complexifier sans cesse, dans un processus qui pourrait bien être sans fin. La Vie ne doit pas se contenter de seulement se reproduire et de survivre au milieu des aléas et des crises qu’elle subit dans son environnement, ou qu’elle s’impose à elle-même. Elle doit chercher toujours à se « dépasser », parce que c’est comme cela qu’elle a réussi à émerger, originairement, de la soupe chimique primordiale. Depuis la nuit des Temps, et sans doute jusqu’à leur fin, la Vie doit toujours chercher, non simplement à survivre, mais à « Sur-Vivre ». En grec, on pourrait dire « Meta-Zoeïn », en latin « Super-Vivere », en allemand « Über-Leben », en anglais « Over-Live ». Pour atteindre cette forme supérieure de vie et d’existence, tous les vivants doivent marcher, toujours plus avant, dans des directions où se dessine le maximum de probabilité de progresser encore davantage, sans jamais perdre la mémoire des véritables origines. La mémoire, consciente ou inconsciente, génétique ou cognitive, représente le fondement le plus fondamental. Elle permet de se représenter la force des liens entre l’histoire passée de l’Évolution et la vie présente, et, en conséquence, d’anticiper de possibles perspectives ou des impasses terminales. La mémoire s’exerce toujours au présent. Le présent, par exemple, c’est aussi ce moment où une responsabilité planétaire échoit à l’Humanité tout entière, y compris aux factions, aux partis et aux tribus qui s’y déchirent. Les signes abondent. La Terre se meurt. Pendant ce temps, les Nations se combattent. Les Peuples s’entretuent. Mais un espoir subsiste. « Peuples et civilisations parvenus à un tel degré, soit de contact périphérique, soit d’interdépendance économique, soit de communion psychique, qu’ils ne peuvent plus croître qu’en s’interpénétrant […] Sous l’influence combinée de la Machine et d’un surchauffement de Pensée, nous assistons à un formidable jaillissement de puissances inoccupées […] Comment ne pas voir dans ce double phénomène un pas nouveau dans la genèse de l’Espritii ! » L’aventure de l’Esprit, la « Noogénèse », monte irréversiblement vers un haut point d’évolution, que Teilhard appelait « le point Oméga ». Ce point n’est pas un but qu’il faudrait « atteindre », il indique une sorte de cap métaphysique sur lequel fixer sa route — une route dont rien ne dit qu’elle n’est pas sans fin. Les métaphores du « jaillissement », du « pas nouveau », de la « montée » vers le « point Oméga » sont à l’évidence très optimistes. Mais il faut bien se rendre compte que l’Évolution, telle qu’on l’observe sur Terre, ne peut pas continuer indéfiniment sur sa lancée actuelle. Elle va nécessairement passer par des moments de dissociation et de destruction radicale, et même par de nouvelles extinctions massives, qui interviendront sûrement, soit dans quelques dizaines de millions d’années, pour rester dans le rythme des extinctions passées, soit dans quelques dizaines d’années seulement, si l’Humanité continue de s’y prendre aussi mal qu’elle en donne actuellement les signes. Au regard de la succession des temps géologiques et des traces qu’ils ont laissées, le scénario du pire est fort probable, et même inévitable. Dans ce cas, cependant, une nouvelle quasi-extinction de la vie sur ce globe n’équivaudrait pas à la fin de la Vie. Elle s’y poursuivrait en reprenant d’autres directions d’évolution. Autrement dit, l’évolution à très long terme de la Noosphère est intrinsèquement imprévisible, et personne ne peut se l’imaginer. On peut avancer quelques hypothèses, explorer des pistes de réflexion. La fin du système solaire est évidemment inimaginable, mais elle aura lieu un jour, concomitamment avec la fin de la Voie Lactée. Comparée à l’évolution de la vie sur Terre qui a commencé il y a 3,8 milliards d’années, l’Humanité est si récente (moins de 100.000 ans) qu’on peut la dire nouvellement née. De même, entre les temps actuels et la fin effective de notre galaxie, s’étendra aussi une durée immense. Mais verra-t-on alors, inévitablement, « la fin de toute Vie sur notre globe, — la mort de la Planète, — la phase ultime du Phénomène humainiii. » Rideau ? Générique de fin ? Néant total ? Cela même est en réalité incertain.
Il se pourrait que la période à venir, se déployant sur les prochains milliards d’années, ne voie en aucun cas un ralentissement et un déclin de la nature profonde de l’Évolution, quelles que soient les vicissitudes rencontrées sur cette Terre, ou dans cette Galaxie, et ceci malgré la certitude d’une catastrophe finale, inévitable, à l’échelle galactique, et la transformation en un trou noir et géant. Malgré ce triste destin local (à l’échelle cosmique), il faut considérer sérieusement l’hypothèse d’une accélération de l’Évolution, d’un surpassement continu de la Conscience, d’une efflorescence de la Vie dans l’Univers. Alors, déclin et catastrophe finale, ici, et sublimation et renaissance, ailleurs ? Tout ce que l’on peut prédire avec quelque probabilité, et c’est déjà beaucoup, c’est que l’évolution du cosmos, au cours des prochains milliards d’années, prendra des formes absolument inimaginables. La plus sûre des prédictions, c’est que l’avenir fera certainement apparaître des transformations de l’Univers absolument inouïes, aujourd’hui inconcevables par les cosmologistes ou les théologiens, et sans aucune commune mesure avec ce que l’on peut aujourd’hui observer et connaître de son passé. Il suffit de comparer ce qu’était la vie sur Terre, il y a 3,8 milliards d’années et ses formes actuelles, pour concevoir la radicalité des futures métamorphoses qui interviendront, dans quelques millions ou milliards d’années, dans le système solaire, ou ailleurs, dans telles galaxies, ou telles nébuleuses. Il est certain — statistiquement certain — qu’au regard du chemin déjà accompli par la Vie dans l’Univers, l’évolution ne fait jamais que commencer.
Dans cette vision, on peut naturellement se demander si la vie terrestre sera un jour capable de franchir les limites du système solaire, et si elle pourra, sous une forme ou sous une autre, émigrer dans la Voie Lactée, et, pourquoi pas, selon des procédés à nous inconcevables, effectuer des voyages trans-galactiques. Il ne s’agit pas là de science-fiction, ni de métaphysique, mais d’un calme exercice, réflexif et méditatif, s’appliquant à la nature du monde et à son évolution cosmologique. Une émigration cosmique de la Noosphère pourrait n’être pas nécessairement d’une nature physique, elle pourrait avoir lieu sous forme psychique (le chamanisme en offre une préfiguration) ou spirituelle (voie explorée par les grands mystiques). Le point important est qu’elle ne concernera pas seulement quelques individus « élus » mais la totalité et l’entièreté des consciences, dans les inimaginables formes de développement qu’elles exploreront dans les prochains éons. On peut supputer qu’une réunion, ou même une sorte de « fusion » des foyers de conscience les plus avancés dans le cosmos aura un jour effectivement lieu. Quant à savoir si l’Humanité dans son ensemble sera un jour invitée à partager ce festin de la conscience, à l’échelle cosmique, je dirais que ce n’est pas impossible a priori, mais qu’il y a beaucoup de travail à entreprendre, et cela sans attendre. L’urgence est, au minimum, de faire de cette planète un lieu physiquement, psychiquement et spirituellement capable non seulement de survivre, mais de Sur-Vivre. Ceci obtenu, on pourra alors considérer comme possible la communication, puis la mutuelle fécondation de notre Noosphère avec d’autresiv… Dans ce scénario, ni la mort de la planète Terre, biologiquement dévastée, spirituellement exsangue, ni les déchirements internes de la Noosphère humaine, incapable de trouver en elle-même les ressources pour fonder son unité, ne seraient des coups d’arrêt définitifs. On pourrait ainsi imaginer, non pas un progrès continu, indéfini, de notre Noosphère — mais une ek-stasisv, hors de l’espace-temps de l’Univers visible, et un voyage dans des formes d’« au-delà » absolument autres. L’aventure de l’Être, de la Vie et de la Conscience n’en finira pas de nous surprendre, pourvu que nous sachions trouver le moyen d’y participer… L’Évolution pourrait se développer, aussi, au-delà du cadre de l’espace-temps. Après tout, les chamans, depuis l’aube de l’humanité, et des prophètes de grandes traditions religieuses (comme la Védique, l’Égyptienne-antique, l’Avestique, la Sumérienne, l’Akkadienne, l’Hébraïque et bien d’autres encore) ont déjà pu explorer cet au-delà du monde et en sont revenus pour en rapporter quelques éléments d’information. Il faut donc se projeter dans une nouvelle dimension. Il faut pressentir, que même en nos temps troublés, quand la violence, la folie, l’ignorance, la haine et le manque total de vison « stratégique » obscurcissent un grand nombre de cerveaux humains, une incroyable révolution mentale et psychique peut déjà se préparer, dans le tréfonds de la Noosphère. Dans cet abîme obscur et inconscient, mitonnent fiévreusement et bouillonnent en silence les puissances de l’élévation, de l’avancée et de l’approfondissement. Ces forces à la fois divergentes et convergentes préparent l’épigenèse d’une transcendance surhumaine et d’une immanence ultra-humainevi. En empruntant un autre vocabulaire, à connotation plus métaphysique que philosophique, on pourrait décrire cette évolution/révolution comme une union progressive du monde et du divin. Selon cette vue, il faudrait en déduire, logiquement, que Dieu n’est pas immobile, statique, mais qu’il s’achève sans cesse lui-même, qu’il s’accomplit et se complète éternellement, dans ses rencontres avec les Noosphères qui se constituent au sein de sa Création. Son ‘union’ avec le Monde lui apporte, peut-on conjecturer, quelque chose d’essentiel à sa propre divinité. Celle-ci pourrait se définir comme une divinité ne cessant jamais de se diviniser par sa fusion avec cet Autre, à l’œuvre dans la création. La métaphysique de l’Être doit désormais céder le pas à la métaphysique du Devenir. Une Métaphysique de l’Inaccomplissement doit se substituer à l’ancienne Métaphysique de l’Accomplissement. Avec la perspective de l’Union, à jamais inaccomplie, toujours en devenir, de l’Homme, du Cosmos et du Divin, nous pouvons dès lors nous concevoir avec quelque probabilité comme co-responsables et co-acteurs de la divinisation du Divin.
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i Pierre Teilhard de Chardin. Le Phénomène humain. Œuvres complètes,Tome I. Seuil. 1956, p.258 sq.
ii Ibid, p.280
iii Ibid, p.304
iv Idée évoquée par Pierre Teilhard de Chardin. Ibid, p.319
vLittéralement une « sortie hors de ». On parle d’expérience de sorties du corps (« Out of body experiences »), pourquoi ne pas imaginer des expériences de sorties de la Noosphère ?
vi Cf. Pierre Teilhard de Chardin. Comment je crois. Paris Seuil, 1969, p.291
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