La Vagabonde


« La Vagabonde » ©Philippe Quéau (Art Κέω) 2024

Elleii appelle son corps « matière », et elle appelle « idée » ce qu’elle connaît de ce corps — et ce qu’elle sait de la matière. Elle sait qu’elle n’est pas elle-même une « idée » — laquelle ne serait jamais, alors, qu’une idée faite de matière, ce qui ne se peut. Elle n’a aucune « idée » d’elle-même. N’étant ni idée ni matière, elle n’est jamais qu’une vagabonde, une passagère — elle est en effet tout simplement de passage. Serait-elle alors ce passage même ? Saura-t-elle donc, dans la durée de son temps, dans ce passage, comment s’embrassent et s’intriquent à la fois matière, idée — et elle-même ? Connaîtra-t-elle en ce temps si bref sa raison et tous ses sens, ses désirs, ses plaisirs, ses douleurs, sa souffrance ? Connaîtra-t-elle son imagination, son entendement ? Verra-t-elle l’apparition de ses idées, leurs sources, leurs suites, leurs enchaînements ? Saura-t-elle assez ce qu’est l’essence de son moi ? Saura-t-elle ce que signifient réellement pour elle la modestie, la sincérité, la mansuétude, la patience, la droiture, le respect, la pureté, la constance, l’empire sur soi ? Ou l’ignorera-t-elle ? Aura-t-elle de l’indifférence pour les choses sensibles, la naissance, la mort, la vieillesse, la maladie, la douleur, le péché, l’égoïsme ? S’intéressera-t-elle au désintéressement, s’attachera-t-elle au détachement ? Cherchera-t-elle une perpétuelle égalité intérieure, ou bien aura-t-elle le culte d’une union exclusive avec le soi ? Désirera-t-elle se retirer en un lieu écarté, dans l’éloignement des joies du monde, visant la seule connaissance de la vérité ? Que voudra-t-elle, en réalité, savoir de l’immortalité ? Que saura-t-elle de ce qui ne peut être appelé ni un être ni un non-être ? Saura-t-elle où est celui qui n’est pas là où il est, et qui est peut-être là où il n’est pas ? — Celui-ci ne réside-t-il pas in absentia dans un monde qu’il embrasse déjà tout entier ? N’illumine-t-il pas tous les sens sans avoir de sens ? Détaché de tout, il soutient tout. Intérieur et extérieur aux êtres, immobile et en mouvement, indiscernable, insaisissable. Sans se partager entre eux, il se répand pourtant en eux tous. Qui sait le saisir ici, s’associe en un certain sens à son essence.

De leur côté, la nature et son principe n’ont pas eu de commencement. La nature est sans conteste la cause active, unitive. Mais le principe, quant à lui, fonde les modes et les différences; par sa tendance à s’incarner, il s’insinue et s’insémine en toute matière, en toute matrice. Acteur, percevant toutes choses, souverain de son propre mouvement, telle est la nature du principe. Plusieurs le contemplent par eux-mêmes, et en eux-mêmes ; d’autres n’y accèdent que par un appel à la raison; d’autres encore choisissent de le voir en ses œuvres. D’autres enfin, qui l’ignoraient, apprennent par autrui à le connaître et alors s’y vouent. Tous ainsi, un tant soit peu, échappent en un sens à la mort.

Quand naît un être, qu’il soit mobile ou immobile, s’unissent en lui un peu de matière, ce principe et une idée. Quant au principe, par ailleurs répandu en toute vie, il ne périt jamais de mort ; on le voit toujours égal à lui-même, présent en tous lieux, et en tous. Quant à l’idée, il en est tant que toutes ensemble, elles forment bien des mondes. On ne se fait aucun tort en voyant cela, et en le comprenant, bien au contraire. On entre alors dans une autre sorte de ciel. Mais si l’on croit que l’accomplissement des actes est l’œuvre de la nature, dans son immanence, et que nul n’en est l’agent, on erre, naturellement. En revanche, quand on voit l’essence des êtres individuels, ou leur âme même, se déployer bien au-delà de leur commune unité, tout en tirant de celle-ci une part de son développement, on avance d’autant plus vers l’au-delà de la nature même. Loin de tous les commencements, elleiii reste inaltérable. Résidant dans un corps, ou non, elle agit sans cesse, mais elle n’en est pas affectée. Comme l’air subtil, s’immisçant en tous lieux, ainsi elle demeure, unie au corps, ou bien non. Comme le soleil éclaire le monde, l’idée illumine la matière. D’assez loin. Ceux qui voient cette lumière et vivent la délivrance de leurs liens, la libération de la nature, iront plus avant, plus haut.

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iiLa « vagabonde » est l’’âme. Je m’inspire librement, dans ce texte, de certains thèmes de la Bhagavad Gîtâ.

iiiElle, la vagabonde, l’essence, ou l’âme.

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