Les blancs ruisseaux de l’âme

Le lait est comme l’âme, dit une Upaniṣad.i

En lui, le beurre est celé. Il faut baratter et il paraît.

En l’autre, la connaissance est cachée. Quand l’esprit la fouaille, l’augmente et la fait croître, elle vient.

De deux bâtons frottés, jaillit le feu.

De l’âme et de l’esprit surgit le brahman.

Le mot brahman (ब्रह्मन्) est neutre. Il désigne un principe : « croissance, augmentation, renforcement ». Il vient de la racine verbale BṚH- , fortifier, accroître, augmenter, agrandir.

Dans la Bhagavad-Gītā, le Seigneur définit le brahman comme son Moi:

« L’univers est entièrement pénétré de Moi, invisible, sans forme. Tous les êtres sont en Moi, mais rien de ce qui est créé n’est en Moi, et je ne suis pas en eux. Vois Ma puissance surnaturelle! Je soutiens tous les êtres. Je suis partout présent. Je demeure la source de toute création. De même que dans l’espace s’établit la puissance du vent, et partout son souffle, en Moi se tiennent tous les êtres. »ii

Le Seigneur, transcendant, descend incognito sur terre, et il ne mâche pas ses mots:

« Les sots me dénigrent lorsque sous une forme humaine je descends en ce monde. Ils ne savent rien de ma nature spirituelle, absolue, ni de ma suprématie. Ignorants, ils s’égarent. Ils croient aux démons, pas en moi. Vains sont leurs espoirs, vains leurs intérêts, vaines leurs aspirations, vain leur savoir. »iii

Ni sots, ni égarés, les mahâtmâs.

« Ceux qui ignorent l’ignorance, les mahâtmâs, se trouvent sous la protection de la nature divine. Me sachant Dieu, Personne Suprême, originelle, intarissable, ils s’absorbent, ils se dévouent. Chantant sans cesse ma gloire, ils se prosternent devant Moi. Déterminés dans leur effort, ces esprits, ces âmes magnanimes m’aiment. »iv

« Ceux qui savent me contemplent : Je suis l’Être unique. Ils me voient dans la multitude des êtres et des choses ; ma forme est dans l’univers. »v

Le Soi est le Tout, il est chacune des formes, leur variété infinie, leur somme totale, leur commune nature.

« Mais c’est Moi qui suis le rite et le sacrifice, l’oblation aux ancêtres, l’herbe et le mantra. Je suis le beurre et le feu, et l’offrande. De cet univers, Je suis le père, la mère, le soutien et l’aïeul, Je suis l’objet du savoir, le purificateur et la syllabe om. Je suis également le Rig, le Sâma et le Yajur. Je suis le but, le soutien, le maître, le témoin, la demeure, le refuge et l’ami le plus cher, Je suis la création et l’annihilation, la base de toutes choses, le lieu de repos et l’éternelle semence. Je suis la chaleur, la pluie et la sécheresse, Je suis l’immortalité, et la mort personnifiée. L’être et le non-être, tous deux sont en Moi, ô Arjuna. »vi

Mais le Véda même ne suffit pas, ni les rites. Il faut atteindre la connaissance, l’unique connaissance nécessaire.

« C’est indirectement qu’il M’adorent, les hommes qui étudient les Védas et boivent le soma, cherchant des cieux délicieux. Ils renaissent sur la planète d’Indra, où ils jouissent des plaisirs des dévas. Quand ils ont joui de ces plaisirs célestes, quand leurs mérites se sont épuisés, ils reviennent sur cette Terre mortelle. Un bonheur fragile, tel est donc le seul fruit qu’ils récoltent, après avoir suivi les principes des Védas.

Mais ceux qui M’adorent avec dévotion, méditant sur Ma Forme absolue, Je comble leurs manques et préserve ce qu’ils sont. Toute oblation qu’avec foi l’homme sacrifie aux dévas est destinée à Moi seul, ô fils de Kuntî. Car Je suis l’unique bénéficiaire et l’unique objet du sacrifice. Ceux qui ignorent Ma nature véritable, absolue, retombent. Ceux qui vouent leur culte aux dévas renaîtront parmi les dévas, parmi les spectres et les autres esprits ceux qui vivent dans leur culte, parmi les ancêtres les adorateurs des ancêtres : de même, c’est auprès de Moi que vivront ceux qui Me sont voués. »vii

Depuis six mille ans, le Véda témoigne oralement d’un unique, transcendant les sagesses, les rites, les connaissances, les croyances.

Depuis, n’ont pas manqué sur la Terre, ceux qui adorent, sans sagesse, sans connaissance, et qui sans cesse renaissent, sans sagesse et sans connaissance.

De tous les sépulcres blanchis, renaît un monde sépulcral.

Le lait de l’âme, Voie lactée.

Et l’âme est la sœur lumineuse « des blancs ruisseaux de Chanaan et des corps blancs des amoureuses ».

i Amṛtabindu Upaniṣad 20-21

iiBhagavad-Gītā, chapitre 9 (Le plus secret des savoirs)

iiiBhagavad-Gītā, 9, 11-12

ivBhagavad-Gītā, 9, 13-14

vBhagavad-Gītā, 9, 15

viBhagavad-Gītā, 9, 16-19

viiBhagavad-Gītā, 9, 20-25