Le Feu Final


« Feu de forêts près de Tchernobyl »

Alexandre Douguine, le « Raspoutine de Poutine », prenant acte de la défaite absolue du « Bloc de l’Est » dans son livre, Fondamentaux de Géopolitique (1997), le conclut par un appel menaçant au « Nomos du Feu », et à sa puissance apocalyptique.

Cette expression est forgée en une évidente référence au « Nomos de la Terre », ce grand « partage mondial » théorisé par Carl Schmitti, qui considérait comme irréductible et irréconciliable l’opposition des Puissances de la Mer (le monde anglo-américain) et les Puissances de la Terre (le continent eurasiatique).

Mais le ton véritablement apocalyptique de Douguine va bien au-delà de l’analyse méta-juridique et historico-philosophique de Schmitt.

Il s’agit d’un véritable cri de haine contre la montée des « Eaux », c’est-à-dire contre l’infinie et implacable fluidité des instruments (liquides) du Capital, et leur subtile corrosion de l’âme et du cœur des hommes, tous ramenés par la puissances des technologies à l’état indifférencié de fourmis, s’agitant vainement sur ce qui semble une planète si minuscule, vue du « cosmos »…

Voici le texte de Douguine, traduit par mes soins, et tel qu’il se trouve en conclusion de son livre :

Le Nomos du Feu

« La fin du Bloc de l’Est signifie une victoire complète pour le Nomos de la Mer. Toutes les tentatives de confronter sa logique et sa structure avec ses propres moyens techniques
se sont avérées infructueuses. La bataille des bateaux a été perdue par l’Espagne. La résistance économique-industrielle, stratégique et doctrinale au Nomos de la Mer par l’Allemagne nationale-socialiste (1933 1945), inspirée en partie par le projet eurasien de Haushofer,ii a été étouffée par la puissance et la ruse de l’Occident, qui s’est servi de l’URSS à cette fin.

La rivalité technologique avec le marxisme a duré plus longtemps, mais elle a été perdue dans les années 60 et 80 par les pays du Pacte de Varsovie, parallèlement à la fin de la guerre froide, la deuxième phase de la révolution industrielle et la transition vers une société post-industrielle.

Le cycle de l’histoire humaine, après avoir traversé les polarités statiques de la nature, s’est achevé,
comme nous l’a indiqué un Américain portant un nom de famille japonaisiii.

Nous pouvons affirmer la défaite absolue de la Terre, du Behemothiv, de l’Eurasie, du Nomos de la Terre. Bien sûr, le Nomos de la Terre lui-même n’était qu’une trace d’une tentative de solution de l’humanité au problème ouvert de l’Être, mais pas de son essence. Il était la forme extérieure d’une réponse, mais pas l’élément ardent qui avait donné naissance à la réponse hyperboréenne.

La Terre ne peut plus répondre au défi du Nomos de la Mer, qui est devenu global et singulier. Elle est submergée par les Eaux, son ordre s’est dissous à travers les fissures de l’Œuf Mondial.

La fin de la révolution industrielle a démystifié les illusions selon lesquelles elle pourrait encore rivaliser à son propre niveau avec la technologie libérée (entfesselte Technik).

Le stade éthérocratiquev de la thalassocratie absolue, le regard porté sur la terre depuis l’espace, rend tous les êtres grouillants fondamentalement identiques, leur valeur est strictement pragmatique et égale à leur utilité.
La vie est calculée dans les équivalents financiers du Capital, seule puissance réellement dominante.

Le génie génétique permet d’élever des poulets et des clones humains, tout comme hier on a inventé la vapeur, la machine ou le métier à tisser. La technologie a envahi l’humanité, atteignant son cœur.
En 1959, Carl Schmitt avait peut-être encore une étincelle d’espoir que quelque chose pourrait soudainement changer. À la fin du siècle, il n’y a plus d’espoir.

Le triomphe de l’eau a absorbé de manière apocalyptique tous les éléments et toutes les formes historiques. Elle a été capable non seulement de détruire, mais aussi de transmuter dans sa civilisation une alchimie de parodie géopolitique. L’or (monnaie), le solvant universel et
l’ingéniosité technique des puissances de la mer ont transformé l’humanité en une espèce de biomasse sous contrôle. Mais il reste quelque chose qui est immunisé contre ce processus global.
– Le feu.

C’est en vérité le feu, purifié de ses aspects naturels, culturels, sociaux et politiques acquis au cours du voyage de l’histoire, qui se trouve maintenant dans une position privilégiée.
Il est dans une position privilégiée par rapport à l’état de compromission dans lequel il se trouvait, lorsqu’il ne restait qu’à l’état de Nomos de la Terre, cet ordre de la Terre sèche.

C’est seulement maintenant que la structure de son défi originel devient claire, car ce n’est que maintenant qu’il se manifeste dans toute la mesure de ses possibilités, et dans toute sa portée historique.

Ce qui est en question n’est ni plus ni moins que l’Homme. Dans quelle mesure s’est-il avéré être historique ? Dans quelle mesure s’est-il avéré être naturel ? Dans quelle mesure a-t-il succombé aux éléments qui constituent son essence naturelle (et qui incluent la rationalité de l’espèce) ? Dans quelle mesure a-t-il pu rester fidèle à cet aspect caché, — sa dimension transcendante ?

A la fin des fins, quelle part de Feu possède-t-il en lui?
Ou n’est-il seulement que de l’eau ? »vi

Derrière l’envolée lyrique des deux dernières phrases, on peut comprendre une sorte d’allusion mystique à un Feu spirituel et ardent, transcendant la puissance basse et insaisissable de l’Eau.

Mais sous la plume de celui qui fut le fondateur du Parti National-Bolchévique, à la devise sans équivoque (« La Russie est tout, le reste n’est rien! »), la menace ontologique d’une « solution finale »vii par le « Feu », est plus que sous-entendue, elle se veut un appel direct à la guerre ultime.

La guerre est déjà là, en Ukraine, avec toute la puissance de ses propres « feux », encore locaux.

La seule question est: jusqu’où ce feu déclaré va-t-il aller?

Et dans quelles conditions s’arrêtera-t-il?

Le porte-parole du Kremlin, Dimitri Peskov, a déclaré le 22 mars 2022, que l’arme nucléaire pourrait être utilisée si la Russie devait faire face à une menace existentielle.

Le feu nucléaire, c’est l’évidence, fait partie du Feu dont Douguine estime que son temps est venu, contre la puissance multiforme et corruptrice des « Eaux ».

Je pense qu’il faut prendre la menace de Peskov (qui ne fait qu’amplifier une menace similaire suggérée par Poutine) extrêmement au sérieux, — et non pas comme une sorte d’élément de propagande destiné à effrayer des démocraties douillettes et couardes, enfoncées dans le sentiment trompeur d’une sécurité que rien ne garantit désormais.

Il faut aussi la prendre au sérieux parce qu’elle fait partie des métaphores finales de Douguine, ce théoricien majeur de l’ère poutinienne, et de la renaissance programmée de l’Empire eurasiate, cet Empire messianique, « élu » pour devenir l’Empire mondial, le Sauveur de l’Humanité entière contre « l’Empire du Mal ».

Le Feu nucléaire sera, c’est sûr et certain, l’option en dernier recours du régime totalitaire de Poutine. Il l’emploiera s’il se convainc qu’il est en voie d’être acculé à une défaite militaire par un État qui est un « non-État » à ses yeux. Humiliation suprême, et qu’il ne permettra à aucun prix. Il recourra sans aucun état d’âme à l’usage local de cette arme finale en Ukraine, pour renvoyer l’Occident tout entier à ses propres terreurs, et pour l’obliger de constater que celui-ci a beaucoup plus à perdre en s’affrontant à l’ours « eurasiate » qu’à y gagner.

L’antique et symbolique combat revient donc, de façon inattendue, sur la scène mondiale. Le Feu contre l’Eau.

Soyons optimiste, cependant. Il n’est pas certain que la métaphore choisie par Douguine ne puisse être retournée contre elle-même.

Quand le Feu flambe et brûle, quoi de mieux que l’Eau pour l’éteindre?

Et si même le Feu devait rester tapi sous l’Eau, sans pouvoir être directement atteint et éteint par elle, alors celle-ci ne peut que bouillir et bouillonner, à grand bruit.

Elle peut alors se transformer en vapeur, cette force qui a lancé la Révolution industrielle…

Cette vapeur qui est en fait de l’Air, mélangé avec l’Eau, et dont la puissance va bien au-delà de celle du Feu…

Et oui, le Nomos de l’Eau et de l’Air alliés ensemble peut et doit vaincre le Nomos de la Terre et du Feu.

______________

iCarl Schmitt. Le Nomos de la Terre. PUF. 2012

iiKarl Haushofer, géostratège allemand, est l’inventeur du concept de Lebensraum, « l’espace vital », qui a grandement influencé Hitler.

iiiC’est une allusion à Francis Fukuyama, auteur de La Fin de l’Histoire et le Dernier Homme (The End of History and the Last Man), publié en 1992 .

ivPar opposition au Léviathan, monstre marin, symbolisant quant à lui la Puissance de la Mer (ces deux métaphores bibliques ont été originellement utilisées par Carl Schmitt).

v Je pense qu’on peut comprendre derrière ce néologisme une allusion aux enjeux mondiaux de la domination de l’espace, du cyberespace et de l’IA.

viНомос Огня. Конец Восточного блока означает полную победу номоса Моря. Все попытки противостоять его логике и его структуре с помощью его же технических средств оказались несостоятельными. Баталия на кораблях была проиграна Испанией; экономикоиндустриальное, стратегическое и доктринальное сопротивление номосу Моря националсоциалистической Германии (1933 1945), вдохновленной отчасти евразийским проектом Хаусхофера, было подавлено силой и хитростью Запада, использовавшего для этих целей СССР; технологическое соперничество, с учетом уроков марксизма, длившееся дольше всех, было проиграно в 60-е 80-е странами Варшавского договора параллельно окончанию второго этапа промышленной революции и переходу к постиндустриальному обществу. Цикл человеческой истории, пройдя насквозь статические полярности природы, завершил ся, о чем нас известил один американец с японской фамилией. Мы можем констатировать абсолютный проигрыш Суши, Бегемота, Евразии, номоса Земли. Конечно, сам номос Земли был лишь следом решения человечеством поставленной перед ним открытой проблемы Бытия, но не его сущностью. Внешней формой Ответа, но не огненной стихией, породившей гиперборейский Ответ. Земля не может больше ответить на вызов номоса Моря, ставшего глобальным и единственным. Она затоплена Водами, ее Порядок растворен через щели в Мировом Яйце. Окончание промышленной революции развенчало иллюзии того, что с раскрепощенной техникой (entfesselte Technik) можно соревноваться на ее же уровне. Эфирократиче ская стадия абсолютной талассократии, взгляд, брошенный на Землю из космоса, делает все существа, кишащие на ней, принципиально одинаковыми их ценность строго прагматична и равна их полезности. Жизнь исчислена в финансовом эквиваленте реально доминирующего Капитала. Генная инженерия выводит цыплят и людей-клонов, так же, как вчера изобретали паровую машину или ткацкий станок. Техника вторглась в человечество, достигнув его центра. В 1959 году у Шмитта могла быть еще искра надежды, что нечто внезапно может измениться. К концу столетия таких надежд нет. Триумф Воды апокалиптически вобрал в себя все стихии и все исторические формы, которые смог не просто уничтожить, но трансмутировать в своей цивилизацион ной геополитической пародийной алхимии. Золото (деньги), универсальный растворитель и техническая изобретательность сил Моря превратили человечество в контролируемую биомассу. Но осталось нечто, что не подвержено этому глобальному процессу.

Огонь.

Именно он очищенный от своих природных, культурных и социально-политических наслоений, приобретенных за время путешествия по истории находится сейчас в привилегированном положении по сравнению с тем компромиссным состоянием, в котором он находил ся, оставаясь лишь номосом Земли, порядком Суши. Только сейчас проясняется структура его изначального вызова, так как только сейчас проявляется во всем историческом объеме то, чему этот вызов был брошен. Под вопросом стоит ни больше ни меньше как Человек. В какой степени он оказался историчен? В какой природен? В какой мере поддался стихиям, составляющим его естественную ткань (вплоть до общевидовой рациональности)? В какой смог сохранить верность неочевид ному трансцендентному измерению? Сколько в нем, в конце концов, оказалось Огня? Или весь он только Вода?

viiLe terme de « solution finale » a été tout récemment utilisé par le Président Zélinsky devant la Knesset pour décrire le projet de Poutine contre l’Ukraine, — au grand scandale de nombre d’Israéliens, pour lesquels la « solution finale » qui a été employée par les Nazis contre les Juifs, reste un fait absolument unique dans l’Histoire. Mais ce même terme a en effet aussi été employé par Poutine pour décrire la nécessité de régler une fois pour toutes la question de l’Ukraine, qui n’est qu’un « non-Etat ».

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