Wolfgang Pauli et la « science du futur »


« Einstein et Pauli »

« Mon opinion personnelle est que dans une science du futur la réalité ne sera ni ‘mentale’ ni ‘physique’ mais en quelque sorte les deux à la fois, et en quelque sorte ni l’une ni l’autre… Aujourd’hui, la (micro-)physique et la psychologie (de l’inconscient) s’occupent toutes deux d’une réalité invisible (ou bien elles ‘posent’ l’existence d’une telle réalité, comme disent les philosophes). En conséquence, on doit ‘se préparer’ (dans le style-du-vieux-Bohr) à trouver des propriétés différentes de celles du monde macroscopique. »i

Il n’est pas nécessaire d’être prophète pour deviner qu’on a aujourd’hui un urgent besoin de penseurs-prophètes du calibre de Wolfgang Pauli. Car la tâche est immense, les défis colossaux et le temps compté.

Il n’est pas besoin non plus de présenter Pauli. La question est plutôt d’évaluer son importance réelle par rapport à d’autres géants de la physique du 20ème siècle, tels Niels Bohr, Werner Heisenberg, ou Albert Einstein.

A propos de ce dernier, Pauli écrivit ces lignes à Max Born, non sans une once de réelle immodestie, qui témoigne de l’importance qu’il accordait à sa propre personne (et à ses propres idées) :

« Je n’oublierai jamais son discours à mon propos, qu’il donna en 1945 à Princeton, peu après que j’eus reçu le Prix Nobel. C’était comme l’abdication d’un roi, m’installant à sa place comme une sorte de fils électif, comme son successeur. » ii

Pauli n’était pas modeste. Élie non plus… Quel vrai prophète l’est?

On a aujourd’hui vitalement besoin de nouvelles révélations sur la notion même de réalité, après les avancées fracassantes, et si mal digérées, de la physique quantique dans les années 1920, mais aussi après l’échec total, constamment répété, de la science « moderne » quant au traitement de nombre de mystères éminemment humains et parfaitement impénétrables, comme la nature de la conscience, ou celle de l’inconscient.

L’une des rencontres les plus significatives à cet égard, dans la perspective d’une ouverture réellement transdisciplinaire, fut celle de Carl-Gustav Jung et Wolfgang Pauli, dont les échanges épistolaires entre 1932 et 1958 (l’année de la mort prématurée de Pauli à 58 ans) témoignent.

Pour en donner une sorte d’avant-goût, je voudrais donner ici l’extrait d’une lettre de Pauli à Jung, où Pauli file la métaphore de la radio-activité pour la comparer à l’idée de « synchronicité » avancée par Jung pour rendre compte d’un phénomène psychique à la fois relativement commun et totalement inexplicable par le biais de la science classique.

(Je reviendrai sur l’idée de « synchronicité » plus tard, dans d’autres articles de ce blog, car il s’agit d’une des découvertes les plus étonnantes de Jung, et l’une des plus riches de perspectives inouïes. Je me contenterai de noter brièvement que la notion de « synchronicité » est fondamentalement liée à d’autres concepts centraux de la pensée de Jung, celui d’« inconscient collectif » et celui d’« archétype ».)

Voici ce qu’écrit Pauli :

« 1. De même qu’en physique, une substance radioactive « contamine » radio-activement un laboratoire entier, de même le phénomène de synchronicité semble avoir la tendance de se développer dans la conscience de plusieurs personnes.

2. Le phénomène physique de radioactivité consiste dans la transition d’un état initial, instable, du noyau atomique d’une substance active vers un état final, stable (en une ou plusieurs étapes). Au cours de ce processus, la radioactivité finit par s’arrêter. De façon similaire, le phénomène de synchronicité, sur un fondement archétypal, accompagne la transition d’un état instable de conscience vers une nouvelle position, stable, en équilibre avec l’inconscient, une position dans laquelle le phénomène de synchronicité subliminal disparaît à nouveau.

3. Encore une fois, la difficulté pour moi ici est le concept de temps. En termes physiques, il est connu que le montant actuel de substance radioactive (qui peut être mesuré en le pesant) peut être utilisé comme une horloge, ou plutôt c’est son logarithme qui le peut. En un intervalle de temps défini (suffisamment petit) c’est toujours le même pourcentage d’atomes existants qui se désintègrent, et deux intervalles de temps peuvent être définis comme identiques, quand le même pourcentage d’atomes se désintègrent pendant ce temps. Mais c’est là où le caractère statistique des lois de la nature entre en jeu. Il y a toujours des fluctuations irrégulières autour de ce résultat moyen (…) l’horloge radioactive est un phénomène collectif typique. Une quantité de substance radioactive de quelques atomes (disons 10) ne peut être utilisée comme horloge. Les moments où les atomes individuels se désintègrent ne sont aucunement déterminés par les lois de la nature, et dans la théorie moderne, ils n’existent pas en fait indépendamment de leur observation dans des expériences appropriées. L’observation (dans ce cas le niveau d’énergie) de l’atome individuel le libère de la connexion de situation (c’est-à-dire de la connexion de signification) avec les autres atomes, et le relie à la place (en signification) à l’observateur et à sa propre temporalité.

Ceci conduit à l’analogie suivante avec le phénomène de synchronicité, sur une base archétypale : Le cas où l’on n’a pas déterminé si l’atome individuel d’une horloge radioactive est dans son état initial ou final dans la décroissance radioactive correspond à la connexion de l’individu avec l’inconscient collectif à travers un contenu archétypal dont il est inconscient. L’établissement de l’état de conscience de l’individu, qui émerge de cet inconscient collectif et qui fait alors disparaître le phénomène de synchronicité, correspond à la détermination du niveau d’énergie de l’atome individuel au moyen d’une expérience spécifique. »iii

L’idée de Jung était que le phénomène de synchronicité non seulement témoigne de l’existence active, vivante, de l’inconscient collectif mais qu’il en est aussi l’une des manifestations les plus troublantes et les plus inexplicables du point de vue des modes de pensée « classiques ».

Pauli apporta une pierre de touche, en filant la métaphore quantique, et en comparant terme à terme la synchronicité et la conscience individuelle, d’une part, et la superpositions d’états quantiques et l’effondrement de la fonction d’ondes, d’autre part…

L’analogie proposée par Pauli signifiait que la détermination de l’état quantique d’un atome individuel (après l’effondrement de la fonction d’ondes) est en tout point comparable à l’émergence de la conscience individuelle, lorsque celle-ci perd sa synchronicité fondamentale (et immémoriale) avec l’inconscient collectif.

Dans sa partie, Pauli était un Élie…

Ce qu’il présentait seulement comme une « analogie » était aussi, en réalité, la première annonce (visionnaire, et alors impensable) d’un immense champ de recherche, celui des liens effectifs entre la théorie quantique et la conscience humaine, champ plus prolifique en questions fondamentales qu’en réponses positivistes.

C’était un immense champ alors, et il est devenu, en puissance, gigantesque, depuis que l’on pressent qu’y dorment encore, indécouverts, les germes féconds des moissons futures, et que l’on devine que s’y fête en secret l’union intime de la matière et de la conscience.

________________

i Lettre de Wolfgang Pauli à Abraham Pais du 17 août 1950 (Ed. K. v. Meyenn, 1996, p. 152f).

iiLettre de Pauli à Max Born, 25 Avril 1955. Correspondance scientifique de Pauli en six volumes, Wolfgang Pauli, Wissenschaftlicher Briefwechsel, K. v. Meyenn, edit., Springer-Verlag, New York (1979–2000).

iiiC.G. Jung and Wolfgang Pauli. Atom and Archetype. The Pauli/Jung Letters 1932-1958. Edit. C.A. Meier. Princeton Univerity Press, 2001, p.40-41

6 réflexions sur “Wolfgang Pauli et la « science du futur »

  1. On y est presque ? Minute de science vertigineuse : La loi de Zipf décrit l’un des aspects mystérieux du langage humain. Dans sa forme la plus simple, elle dit que lorsque les mots sont classés en fonction de leur nombre d’occurrences dans un texte, le produit du rang par le nombre d’occurrences est une constante (exemple: 1,1000; 2,500; 3,333, etc.). Dans cet article révolutionnaire, Diederik Aerts et Lester Beltran montrent que la mystérieuse loi de Zipf peut être expliquée en observant qu’un texte racontant une histoire est une entité formée par des « concepts » dans différents « états énergétiques », se comportant comme des bosons identiques formant un condensat de Bose-Einstein à température quasi zéro absolu. Ceci fournit de nouvelles preuves de la validité de l’interprétation conceptuelle de la mécanique quantique que nous explorons dans notre groupe de recherche en cognition quantique à Bruxelles et que j’ai longuement citée dans ANOPTIKON, expliquant les entités quantiques comme des entités conceptuelles (des « cognitons »), c’est-à-dire des entités dont le comportement est essentiellement régi par le sens.
    https://link.springer.com/article/10.1007/s10699-019-09633-4

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  2. Cela me fait penser au concept de l´ « information active » que David Bohm introduit au cœur de son ontologie quantique, en lui donnant un rôle majeur au sein de chaque particule, ou plutôt au sein de son paquet d´ondes.
    Cette information active « guide la particule » car elle dispose précisément de l´ensemble des informations contextuelles.
    Ceci dit, à la lecture de l´article que tu cites, je tombe sur ce passage, qui me semble un peu laxiste quant à l´assimilation des ´mots´, des ´concepts ´ et même des ´cognitons´….
    « For this we introduce energy levels for the words (concepts) used in the story and we also introduce the new notion of ‘cogniton’ as the quantum of human thought. Words (concepts) are then cognitons in different energy states. »

    Je ne pense pas qu´on puisse assimiler les ´mots´ à des ´concepts´, sauf si bien sûr on tombe (comme trop souvent les ´modernes ´) dans un nominalisme exacerbé…Quant au mot ´cogniton´, outre qu´il sonne affreusement à mon oreille, je n´ai pas bien compris sa différence sémantique d´avec les mots et les concepts.
    A moins qu´il ne s´agisse d´une métaphore ?
    Mais la métaphore est-elle le signe d´un ´état ´ ou le signe d´un ´déplacement´ (et donc du passage d´un état à un autre)?
    Ceci dit, j´aimerais visiter un de ces jours ton laboratoire à Bruxelles…

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  3. Je me permets de recopier ici une explication de Diederik Aerts qui répond partiellement et dans un français approximatif à tes questions :
    « Peut-être quelques mots sur le chemin qui nous a menés à cette découverte. L’intuition originelle était que dans le langage, si l’on dit, par exemple, ‘onze chevaux’, dans ce que l’on dit, donc dans le domaine où la langue fonctionne, ces ‘onze chevaux’ sont complètement identiques et indiscernables. Il ne s’agit pas d’un ‘cheval unique’, mais de ‘onze chevaux’, donc, dans notre langage commun, on est capable d’expression de la différence entre « un montant différent d’un (onze dans mon exemple) d’entités complètement identiques et indiscernables » et « l’entité dont il est question (le cheval) dans mon exemple ». C’est l’un des aspects les moins bien compris de la théorie quantique qu’il en soit exactement de même avec « toute particule quantique existante », ces particules apparaissent comme complètement identiques et indiscernables, mais en une quantité spécifique. Un bon exemple est « la lumière » et comment il s’agit d’une « collection de photons », chacun des photons se comportant comme complètement identique et indiscernable. Maintenant, les physiciens quantiques connaissent en profondeur les statistiques relatives à ce comportement, et il est appelé Bose-Einstein (Bose et Einstein sont ceux qui l’ont formulé), et c’est un tout autre type de statistiques que les « statistiques ordinaires de nombreuses particules qui sont distinctes et non identiques », qui sont les statistiques Maxwell-Boltzmann. Ainsi, ce que Lester, mon doctorant travaillant sur l’idée formulée ci-dessus, a obtenu comme « chose à vérifier », c’est si un morceau de texte d’une histoire satisferait ces statistiques Bose-Einstein au lieu des statistiques Maxwell-Boltzmann. Il a fallu introduire la notion ‘d’énergie’ pour les mots, en fonction de leur fréquence d’apparition dans un texte, pour ne pouvoir que tester la question (c’est la statistique Bose-Einstein ou Maxwell-Boltzmann). Parce que Lester avait besoin de trouver des moyens de « compter les apparences des mots dans les textes », nous sommes tombés sur la loi de Zipf, où des gens en langue avaient fait cela, sans aucun rapport avec la question que nous étions en train d’examiner. Je n’oublierai jamais, c’était vraiment un moment de type Eureka, quand Lester est venu avec l’histoire de Winnie the Pooh, et m’a montré les graphiques, et m’a dit qu’il avait vu que cela correspondait à celui de Zipf. En effet, nous n’étions pas du tout motivés pour trouver une explication à la loi de Zipf, ceci s’est produit comme un extra de ce que nous testions, à savoir Bose-Einstein ou Maxwell-Boltzmann statistiques pour l’apparition des mots sur des morceaux de textes. Je suis d’accord avec Olivier dans le sens où cela signifie que « les mots ont une vie structurelle d’eux-mêmes guidée par leur contenu ». Si les esprits humains veulent exprimer un contenu dans un texte, ils ne peuvent pas le faire en toute liberté, ils sont obligés d’accepter comment le langage structure ce contenue d’une certaine façon. Bien sûr, la connexion avec ce que nous faisons dans la cognition quantique et notre interprétation conceptuelle de la théorie quantique est encore plus fascinante, mais c’est une longue histoire. Si cela nous intéresse, il y a une grande vidéo sur Youtube de Massimiliano à ce sujet. » https://www.youtube.com/watch?v=-SteQN1A33M

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    • Ce sont des explications intéressantes mais je suis frappé que soit ici laissée dans l´ombre la statistique de Fermi-Dirac qui s´oppose plus naturellement à la statistique de Bose-Einstein, tout comme s´opposent en mécanique quantique, respectivement, les ´fermions´ et les ´bosons´ (qui tirent justement leurs noms, respectivement, de Fermi et de Bose).
      Par ailleurs il faut souligner que la statistique de Fermi-Dirac est liée au fameux principe d’exclusion de Pauli, dont la pensée profonde me paraît essentielle, quant à la question de l´ontologie quantique dans son rapport avec la conscience.
      Je m´arrête là parce que je reprendrai plus en détail ces questions dans de prochains articles.

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  4. Pingback: De la conscience et de l’inconscience des plantes | Metaxu. Le blog de Philippe Quéau

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