L’âme, la liberté et les lois de la Nature

C’est le biologiste et philosophe Ernst Haeckel qui a fait connaître Darwin en Allemagne. Il fut l’un des premiers à appliquer les idées darwinistes aux ‘races’ humaines. Les idéologues nazis ont utilisé ses écrits pour appuyer leurs théories racistes et leur darwinisme social. Haeckel est par ailleurs l’auteur de la théorie de la « récapitulation », selon laquelle l’ontogenèse « récapitule » la phylogenèse.

Haeckel avait une vision moniste du monde, une perception aiguë de l’immanence divine et proposait une quasi-déification des « lois de la Nature ». « Dieu se trouve dans la loi de la nature elle-même. La volonté de Dieu agit selon des lois, aussi bien dans la goutte de pluie qui tombe et dans le cristal qui se développe, que dans le parfum de la rose et dans l’esprit des hommes. »i Cette immanence se retrouve dans la « mémoire cellulaire » (« Zellgedächtnis ») et dans l’« âme des cristaux » (« Kristallseelen »).

D’une telle compénétration de la « Nature » et de « Dieu », Haeckel déduisait la fin de « la croyance en un Dieu personnel, à l’immortalité personnelle de l’âme et à la liberté de volonté humaine. »ii Toute la métaphysique était remise en cause.

« A côté de la loi d’évolution et en étroit rapport avec elle, on peut considérer comme le suprême triomphe de la science moderne la toute-puissante loi de substance, la loi de conservation de la matière (Lavoisier, 1789) et de la conservation de l’énergie (Robert von Mayer, 1842). Ces deux grandes lois sont en contradiction manifeste avec les trois grands dogmes centraux de la métaphysique, que la plupart des gens cultivés considèrent aujourd’hui encore comme les trésors les plus précieux : la croyance en un Dieu personnel, à l’immortalité personnelle de l’âme et à la liberté de volonté humaine. (…) Ces trois précieux objets de foi seront seulement supprimés, en tant que vérités du domaine de la science pure. En revanche ils subsisteront, précieux produit de la fantaisie, dans le domaine de la poésie.»iii

Il y a deux points à considérer, d’une part la question de la validité des « lois suprêmes » de la science moderne, la loi d’évolution et la loi de conservation, et d’autre part, la question de la « contradiction manifeste » entre ces lois et les « trois dogmes centraux de la métaphysique ».

Sur le premier point, il faut rappeler que la vision purement scientifique de la conservation et de l’évolution du monde ne peut pas à elle seule rendre compte de phénomènes singuliers comme le Big Bang. D’où vient l’énergie initiale de l’univers ? Elle a toujours été déjà là, de par la loi de conservation, répondent les croyants en la science pure.

Mais cette thèse même est en soi indémontrable, et donc non-scientifique.

La « science pure » se fonde sur un axiome improuvable.

Le second point est la question de la contradiction « manifeste », selon Haeckel, entre les deux lois de conservation et les dogmes centraux de la métaphysique comme la liberté de la volonté ou l’immortalité de l’âme.

En 1907, une année seulement après la parution de l’ouvrage cité de Haeckel, le médecin américain Duncan MacDougall mesura le poids de six patients juste avant et après leur mort. Constatant une diminution de 21 grammes, il en déduisit qu’il pouvait s’agir du poids de l’âme s’échappant du corps humain. Une vive controverse s’ensuivit.

Si l’âme « existe », elle est de nature immatérielle, et donc ne peut avoir de masse.

En admettant la validité des résultats de D. MacDougall, il faut en déduire que la perte de masse de 21 grammes censée avoir été observée chez certains individus après la mort provient d’autres causes que celle de la sortie de l’âme hors du corps.

Il serait possible d’imaginer par exemple une « sublimation », au sens chimique, de certaines composantes du corps humain, qui passeraient ainsi de l’état solide à l’état gazeux, sans passer par l’état liquide. De fait, cette « sublimation » se traduirait par une exhalaison ou une évaporation de la matière transformée en masse gazeuse.

Le « dernier soupir » ne serait donc pas seulement constitué de l’air contenu dans les poumons du corps à l’agonie, mais aussi d’une masse de matière corporelle « sublimée » par les transformations métaboliques, accompagnant la mort elle-même. Parmi ces transformations, celles affectant le cerveau seraient particulièrement cruciales, si l’on tient compte du fait que celui-ci consomme environ le quart de l’énergie métabolique du corps.

La mort aurait sur le cerveau un effet physico-chimique se traduisant sous la forme d’une « sublimation » d’une partie de sa substance.

L’âme n’a pas de masse, et elle ne pèse rien. Mais la « structure » d’un cerveau vivant, son « organisation », ce sceau spécifique d’une personne singulière, pourrait s’avérer posséder un poids de plusieurs grammes. Lors de la mort, cette structure se décomposerait rapidement et s’« exhalerait » hors du corps.

La structure du cerveau, son organisation « systémique », constitue – d’un point de vue matérialiste – l’essence même de l’individu. Elle peut aussi se définir comme étant la condition même de sa « liberté », ou de son « esprit », pour reprendre des concepts métaphysiques.

Que l’on soit matérialiste ou non, la mort produit une perte systémique, qui se traduit aussi par une perte de matière.

Comment les lois de « conservation » de la substance et de l’énergie peuvent-elles rendre compte d’une telle perte ?

De même que toute naissance ajoute de l’unique et du jamais vu dans ce monde, de même toute mort soustrait de l’unique et de l’indicible.

Que l’on appelle cet unique, cet indicible, « âme », « souffle », « structure » ou « masse de 21 grammes » n’a pas de réelle importance, du point de vue qui nous intéresse ici.

Dans tous les cas, la mort se traduit par une perte nette, que les lois scientifiques de la « conservation » ne peuvent pas expliquer.

L’âme ou la liberté n’ont pas de « masse ». Mais lorsqu’on les perd, les lois de la conservation ne les retrouvent pas dans leurs bilans.

iErnst Haeckel. Religion et évolution. 1906

iiErnst Haeckel. Religion et évolution. 1906

iiiIbid.

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